Les opinions exprimées dans ce texte n’engagent que leur auteur.
Dans un contexte marqué par l’annonce des élections législatives et communales en Guinée, Cellou Mandela Diallo s’interroge sur le sens actuel de l’engagement politique et de l’effort éducatif pour la jeunesse guinéenne.
Puisqu’il est aujourd’hui possible de passer de la caserne au palais présidentiel, de la rue au Parlement ou encore aux mairies, sans véritable exigence de formation, sans expérience avérée ni projet politique structuré, une question fondamentale s’impose avec acuité : quel est désormais le sens, pour un jeune Guinéen, de s’engager dans des études longues, rigoureuses et exigeantes ?
Cette interrogation n’est ni provocatrice ni exagérée ; elle traduit une inquiétude profonde face à une transformation préoccupante des normes sociales et politiques.
Le 20 février 2026, un décret annonçant la tenue des élections législatives et communales pour le 26 mai 2026 a déclenché une vague massive de candidatures. Pourtant, derrière cette effervescence apparente, un constat s’impose rapidement : le débat politique est presque totalement vidé de sa substance.
Les candidatures qui émergent ne s’appuient ni sur des projets de société clairement définis, ni sur des visions structurées de l’avenir du pays. Elles semblent plutôt reposer sur des logiques d’alignement politique et de positionnement stratégique.
À observer les affiches et les messages relayés sur les réseaux sociaux, il apparaît que le principal critère de légitimité réside dans la proximité avec le pouvoir en place et son mouvement politique, et non dans la qualité des idées ou la pertinence des propositions.
Cette situation entre en contradiction directe avec une conception exigeante de la politique, telle que défendue par Nathalie Heinich dans son ouvrage Penser contre son camp. Selon elle, l’action politique ne devrait jamais être guidée par une simple appartenance à un camp, mais par la défense de valeurs.
Or, dans le contexte guinéen actuel, cette exigence semble avoir disparu au profit d’une logique d’adhésion, où la fidélité au pouvoir l’emporte largement sur la réflexion critique et l’engagement intellectuel.
Ce glissement progressif vers une politique de l’allégeance à une idéologie unique produit des effets particulièrement préoccupants sur la perception du mérite.
En théorie, toute société repose sur une promesse implicite faite à sa jeunesse : celle selon laquelle l’effort, le travail et la compétence permettent d’accéder à des responsabilités. Mais dans la réalité actuelle en Guinée, ce principe semble profondément remis en cause.
Dans l’espace public contemporain, les trajectoires qui s’imposent ne valorisent plus nécessairement la formation, l’expertise ni la rigueur intellectuelle. Elles semblent plutôt récompenser la proximité avec les centres de décision et la capacité à s’inscrire dans des réseaux d’influence dominants.
Cette réalité se vérifie aisément dans notre société. Pendant que des enseignants peinent à accéder à leurs maigres salaires, contraints de faire la queue pendant des heures devant les guichets bancaires, des médecins assistent impuissamment à des drames dans les hôpitaux, faute d’infrastructures adéquates.
Parallèlement, des agents contractuels, après plusieurs années de service rendus à la nation, réclament en vain leur intégration dans la fonction publique.
Dans le même temps, certaines personnes, dont le seul mérite réside dans leur proximité avec des décideurs ou dans une notoriété fondée sur des pratiques moralement discutables, exhibent avec ostentation des richesses considérables.
Cette démonstration de fortune, souvent marquée par la démesure et la condescendance, traduit une forme de dévalorisation des principes fondamentaux tels que le mérite, le travail et la dignité humaine.
Ainsi se dessine un contraste saisissant entre ceux qui contribuent réellement au fonctionnement et au développement de la société, et ceux qui tirent profit de systèmes d’influence, au détriment de toute exigence éthique ou intellectuelle.
Dans ces conditions, le message adressé aux jeunes est particulièrement ambigu, voire dangereux. Pourquoi investir des années dans des études exigeantes si les positions de responsabilité peuvent être atteintes sans qualification spécifique ?
Pourquoi développer une pensée critique, si celle-ci constitue un obstacle comme c’est le cas pour Aliou Bah, Foniké Mangué et d’autres, plutôt qu’un atout dans l’accès aux fonctions publiques ? Progressivement, une forme de désillusion s’installe, fragilisant le lien entre l’éducation, le mérite et la réussite sociale.
Cette situation peut être éclairée par les analyses de Friedrich Hegel, pour qui la liberté constitue le critère fondamental de distinction entre les régimes politiques.
Dans une démocratie, la liberté tend à être universelle et accessible à tous, notamment à travers l’égalité des chances. En revanche, dans une configuration proche de l’aristocratie, le pouvoir se concentre entre les mains d’un nombre restreint d’individus, et l’accès aux responsabilités devient conditionné par des critères informels.
À observer l’évolution actuelle du système politique guinéen, le constat est alarmant : on s’éloigne progressivement de l’idéal démocratique au profit d’une forme de concentration inquiétante du pouvoir.
L’analyse de John Rawls permet également de mieux comprendre les enjeux en cours. Pour Rawls, une société juste doit garantir à la fois l’égalité des libertés fondamentales et une véritable égalité des chances.
Or, lorsque les conditions d’accès aux responsabilités politiques sont biaisées, lorsque la compétition n’est pas équitable et lorsque certaines voix sont marginalisées, ces principes fondamentaux sont remis en cause.
La conséquence est l’émergence d’une forme d’injustice structurelle qui fragilise la légitimité des institutions et alimente la défiance des citoyens.
Dans ce contexte, les élections annoncées risquent de perdre leur fonction essentielle, qui est de permettre aux citoyens de choisir librement entre des projets concurrents.
Lorsque le processus de sélection des candidats est dominé par des logiques internes du parti au pouvoir, le vote lui-même tend à devenir une formalité.
Le risque est alors de voir émerger un système politique dans lequel la pluralité n’est qu’apparente, et où les résultats reflètent davantage une organisation préalable du champ politique qu’une véritable expression de la volonté populaire.
Au-delà des enjeux institutionnels, c’est l’ensemble du rapport de la jeunesse à la société qui se trouve affecté.
Une génération qui ne croit plus à la valeur du mérite est une génération qui peut se détourner de l’effort, de l’engagement civique et de la construction collective.
Cette perte de confiance peut se traduire par différentes formes de rupture : désengagement, migration ou contestation. Dans tous les cas, elle constitue un facteur de fragilisation durable pour le pays.
Au fond, la question n’est plus simplement de savoir si les élections auront lieu, ni même si les citoyens iront voter. La réalité est plus brutale : nous ne sommes plus dans une démocratie fonctionnelle.
Une démocratie suppose la compétition, le pluralisme, l’incertitude du résultat et, surtout, la capacité réelle du peuple à choisir librement ses représentants.
Or, lorsque les acteurs politiques sont marginalisés, que les voix dissidentes sont réduites au silence et que les candidatures s’organisent essentiellement autour du pouvoir en place, ces conditions disparaissent.
Dans un tel contexte, l’enjeu central n’est plus le vote, mais la sélection des candidats par la mouvance présidentielle.
Tout se joue en amont, dans les mécanismes internes du pouvoir, bien avant que les citoyens ne soient appelés aux urnes. Le processus électoral cesse alors d’être un moment de décision collective pour devenir une simple formalité de validation.
Dès lors, il serait illusoire de parler d’incertitude électorale. Le vainqueur est déjà connu, non pas parce qu’il aurait convaincu une majorité de citoyens par la force de ses idées, mais parce que les conditions mêmes de la compétition rendent toute alternance improbable.
Dans ces conditions, personne ne serait surpris de voir la mouvance au pouvoir rafler l’écrasante majorité, voire la quasi-totalité des sièges, aussi bien à l’Assemblée nationale que dans les collectivités locales.
Une telle situation ne constitue pas seulement une dérive politique ; elle produit un effet beaucoup plus profond et durable : elle détruit le sens même de l’engagement.
Car si l’issue est connue d’avance, si les règles du jeu sont biaisées, alors l’effort intellectuel perd sa finalité politique. Étudier, réfléchir, proposer, débattre, tout cela devient secondaire dans un système où la réussite dépend avant tout de l’alignement.
C’est là que réside le véritable danger. Pas seulement dans la confiscation du pouvoir, mais dans la transformation silencieuse des mentalités.
Une génération qui comprend que le mérite ne compte plus est une génération qui peut renoncer à l’effort, à la pensée critique et à l’idéal républicain lui-même.
Et lorsqu’un pays en arrive à ce point, la question n’est plus seulement « qui gouverne ? », mais quel avenir reste-t-il possible ?
Cellou Mandela Diallo
Étudiant guinéen en master de philosophie politique à l’Université de Paris-Sorbonne, responsable de la cellule de communication de la Coalition des Étudiants Leaders de Guinée.