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Pourquoi la vraie opposition doit participer à la présidentielle

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Par Cellou Mandela Diallo
Étudiant en Master de philosophie politique à l’Université Paris-Sorbonne et responsable de la cellule de communication de la Coalition des Étudiants Leaders de Guinée

En Guinée, le désenchantement politique est devenu presque une norme.
Entre répression, divisions internes et perte de repères, l’opposition démocratique semble condamnée à l’impuissance.
Pourtant, dans ce contexte d’étouffement, la participation à la prochaine élection présidentielle pourrait redevenir un acte de résistance
une manière de raviver l’espoir d’un peuple fatigué, mais pas vaincu.


En tant que démocrate convaincu, je me retrouve face à un dilemme : rester fidèle à mes principes de cohérence politique ou soutenir toute initiative susceptible de
redonner espoir à un peuple meurtri. Car un peuple qui perd l’espoir cesse de vivre politiquement et se contente de survivre.

Décidément, la Guinée est le pays de tous les paradoxes, où aucune règle politique ni philosophique ne semble s’appliquer avec convenance.
Nos dirigeants, dit-on souvent dans nos religions, sont à l’image des dirigés.
Et pourtant, nos religieux eux-mêmes, dans leur grande majorité, reflètent parfois les travers du pouvoir :
ils utilisent la foi comme un outil de soumission, maintenant le peuple dans une servitude morale semblable à celle qu’a connue l’Occident avant son émancipation.

« La démocratie n’est pas qu’un idéal, elle est un combat quotidien contre la peur et la résignation. »

Aujourd’hui, la démocratie et l’État de droit ont disparu de notre paysage.
Ils ont laissé place à un régime de peur et de répression qui terrorise les citoyens, muselle les voix critiques et pousse les plus courageux à l’exil.
Les partis d’opposition ont été affaiblis par le débauchage de leurs cadres, les emprisonnements arbitraires, la corruption et un acharnement constant contre les plus sincères.

Lors d’une conférence à la Sorbonne ce 11 octobre, le président de l’UFDG regrettait le manque criant de solidarité internationale face à la dérive autoritaire et aux violations des droits humains en Guinée.
Mais au-delà des condamnations, la question essentielle reste entière :
comment redonner espoir à une jeunesse désabusée, convaincue que les politiciens sont tous à l’abri pendant qu’elle se bat seule pour survivre ?

Des poches de résistance à préserver

Même si les grandes figures de la scène politique sont aujourd’hui mises hors-jeu et que leurs partis ont été suspendus,
il subsiste encore des formations membres des Forces Vives autorisées à exister,
à l’image du MODEL d’Aliou Bah – lui-même injustement détenu – et de bien d’autres.
Ces partis représentent des poches de résistance démocratique qu’il faut renforcer plutôt qu’abandonner.

Le choix du candidat de l’opposition

Le choix de la personne qui devrait porter la responsabilité de représenter l’opposition à cette élection doit obéir à des critères clairs :

  • la constance dans les convictions ;
  • la rigueur morale ;
  • la capacité intellectuelle ;
  • et surtout, le fait d’être présent sur le territoire national.

Ce candidat ne devrait jamais avoir exercé de responsabilité gouvernementale ni être entaché d’accusations de malversations,
afin d’éviter toute tentative de discréditation.
La légitimité des grandes figures empêchées de se présenter, combinée à l’envie de changement,
pourrait permettre à ce candidat consensuel d’obtenir rapidement une légitimité populaire forte.

« L’unité de l’opposition ne se décrète pas, elle se construit autour d’un idéal commun : sauver la République. »

Mais cela ne saurait suffire sans une mobilisation collective et solidaire :
tous les partis politiques doivent accompagner techniquement, financièrement et logistiquement le candidat choisi,
afin de maximiser ses chances de victoire face à un appareil d’État qui mobilisera toutes ses ressources pour conserver le pouvoir.
Cette synergie est indispensable : la victoire dépendra autant du candidat que de la capacité de l’opposition à unir ses forces.

Participer pour exister

Ne pas participer à cette élection reviendrait à signer l’acte de décès de la lutte pacifique interne,
laissant la voie libre au renouvellement de la classe politique par la force des armes, plutôt que par la volonté du peuple.
L’histoire récente de notre pays en est une parfaite illustration.

Lorsque l’ancien président Alpha Condé décida de briguer un troisième mandat en 2020,
c’est la participation de Cellou Dalein Diallo à cette élection et la remobilisation massive de ses militants durant la campagne qui ont permis de maintenir vivante la résistance démocratique.
En revendiquant sa victoire après le scrutin, il a mis à nu la fraude électorale et contribué à délégitimer le régime.

C’est précisément ce contexte de tension politique, alimenté par la mobilisation pacifique de l’opposition,
qui a ensuite servi de prétexte aux militaires pour justifier leur coup d’État.
Cet épisode prouve que la participation électorale peut être un levier politique,
même dans un environnement autoritaire, car elle révèle le rapport de force et expose les dérives du pouvoir.

« La véritable opposition doit se réinventer pour survivre, s’unir pour résister et participer pour exister. »

Dans une telle période, il ne s’agit pas de renoncer à nos principes, mais de les adapter à la réalité.
La démocratie n’est pas un idéal lointain, c’est une construction permanente.
En Guinée, elle ne renaîtra que si ceux qui y croient cessent d’attendre les conditions parfaites pour agir.


✍️ Cellou Mandela Diallo
Étudiant en Master de philosophie politique — Université Paris-Sorbonne
Responsable de la cellule de communication de la Coalition des Étudiants Leaders de Guinée

Les opinions exprimées dans cette tribune n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la position du média KUMPITAL,
attaché au pluralisme, à la liberté d’expression et au débat d’idées constructif.

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Wi-Fi zones en Guinée : entre régulation nécessaire et réalité du terrain, comment avancer ensemble ?

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Par Boubacar Diallo

Face à l’interdiction des « Wi-Fi zones » non autorisées par l’ARPT, une question centrale se pose : comment concilier régulation du secteur et réalité socio-économique des milliers de Guinéens qui en dépendent ?


Le 30 mars 2026, l’Autorité de Régulation des Postes et Télécommunications (ARPT) a publié un communiqué rappelant que l’installation et l’exploitation de « Wi-Fi zones » sans autorisation préalable sont interdites sur l’ensemble du territoire guinéen, conformément à la loi L/2015/018.

Le régulateur appelle à la cessation immédiate de ces activités et se réserve le droit d’appliquer des sanctions.

Ce communiqué est légitime. La régulation des télécommunications est une prérogative de l’État, et les questions de sécurité des données, de qualité de service et d’interférences radio sont des préoccupations sérieuses.

Mais une question demeure : que fait-on concrètement pour les milliers de Guinéens qui dépendent de ces Wi-Fi zones, à la fois ceux qui les exploitent et ceux qui les utilisent ?

Une réalité que les chiffres ne peuvent ignorer

Les Wi-Fi zones ne sont pas apparues par hasard. Elles répondent à un déséquilibre profond entre l’offre des opérateurs et les moyens de la population.

Un abonnement Internet fixe chez un Fournisseur d’Accès Internet (FAI) coûte en moyenne 490 000 GNF par mois, soit souvent l’équivalent d’un revenu mensuel.

À l’inverse, une Wi-Fi zone de quartier propose un accès 24 heures pour environ 5 000 GNF. Pour beaucoup, ce n’est pas un luxe, mais le seul moyen d’accéder à Internet.

Ces zones permettent de chercher un emploi, suivre des formations en ligne ou rester en contact avec la diaspora.

Derrière chaque Wi-Fi zone se trouve aussi un jeune entrepreneur, qui a investi, appris et créé une activité économique locale.

Ce que le communiqué ne dit pas

Si la loi est claire, les solutions concrètes le sont beaucoup moins.

  • Comment se régulariser ?
  • Quels sont les coûts réels ?
  • Existe-t-il un statut intermédiaire ?

Devenir FAI implique :

  • Création d’une entreprise (souvent une SARL)
  • Dépôt d’un dossier technique
  • Homologation du matériel
  • Raccordement au backbone national

Le coût total peut atteindre 25 000 à 45 000 USD, avec un minimum d’environ 18 millions GNF par mois pour la bande passante.

Un niveau inaccessible pour la majorité des jeunes opérateurs actuels.

Des modèles qui fonctionnent ailleurs

D’autres pays africains ont trouvé des solutions pragmatiques :

  • Kenya : intégration des revendeurs informels comme agents agréés (modèle Poa Internet)
  • Bénin : régularisation progressive avec accompagnement
  • Nigeria : réseaux communautaires avec Internet plus rapide et moins cher

Le principe est simple : intégrer plutôt que réprimer.

Des pistes concrètes pour la Guinée

1. Créer un statut d’agent ou distributeur FAI

Permettre aux opérateurs locaux de distribuer légalement Internet sans devenir FAI.

2. Encourager les partenariats avec les FAI

Transformer les Wi-Fi zones en points de distribution officiels.

3. Accompagner la régularisation

Mettre en place une transition progressive avec formation et sensibilisation.

4. Adapter les coûts

Créer des tarifs accessibles aux micro-opérateurs pour élargir la base légale.

L’enjeu : fiscalité ou marché informel

Aujourd’hui, les Wi-Fi zones informelles échappent totalement à la fiscalité.

En les intégrant dans un cadre légal, l’État pourrait capter entre 20 % et 30 % de recettes fiscales sur chaque transaction.

À l’inverse, une interdiction sans accompagnement risque de renforcer le marché clandestin, sans bénéfice pour l’État ni protection pour les utilisateurs.

Un appel au dialogue

Ce débat n’oppose pas les acteurs : il appelle à une solution commune.

L’État veut réguler. Les jeunes veulent travailler. Les citoyens veulent un Internet accessible.

Ces objectifs sont compatibles.

La Guinée dispose des infrastructures, des talents et d’un régulateur capable d’accompagner cette transition.

Il reste à construire un cadre adapté — un pont entre la régulation et la réalité du terrain.


À propos de l’auteur :
Boubacar Diallo est entrepreneur dans le secteur des technologies. Il s’intéresse aux télécoms, à l’intelligence artificielle et à la FinTech.

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Guinée : pour un guichet unique de financement du secteur privé

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Le prochain chantier de la refondation

Par Alpha Mamoudou Danda Diallo

Les autorités guinéennes ont engagé depuis début 2026 une restructuration courageuse de l’appareil gouvernemental. Réduction du nombre de ministères, regroupement des départements par cohérence sectorielle, création de l’Agence Guinéenne de Développement : les signaux sont forts. Mais il reste un chantier majeur, encore intact : celui du financement du secteur privé.

Des réformes qui vont dans le bon sens

Il faut le reconnaître : la nouvelle architecture gouvernementale traduit une vision. Regrouper les départements de l’éducation sous un seul ministère, fédérer les agences de l’emploi et de l’entrepreneuriat au sein d’un même ensemble, c’est poser les bases d’une action publique cohérente. Fini les doublons, fini les structures qui se marchent sur les pieds.

La création de l’Agence Guinéenne de Développement (AGD) est particulièrement révélatrice de cette ambition. Inspirée du modèle rwandais, l’AGD rassemble des établissements publics longtemps dispersés dans une chaîne de valeur unique.

C’est une volonté politique forte. Elle mérite d’être saluée et soutenue. Mais il faut aller plus loin.

Un écosystème où le financement reste le verrou principal

En Guinée, l’accès au financement n’est pas un obstacle parmi d’autres. C’est le verrou. Le secteur bancaire classique reste largement fermé aux PME et aux jeunes entrepreneurs. Les exigences de garantie sont disproportionnées. Les taux d’intérêt sont très élevés.

La microfinance, bien que plus proche du terrain, ne répond pas aux besoins de financement de croissance.

Dans ce contexte, les fonds publics sont souvent le seul levier réaliste pour les entrepreneurs.

Plusieurs fonds, aucune coordination

Aujourd’hui, l’État guinéen dispose de plusieurs mécanismes publics : FONIJ, FODA, FODIP, ainsi que les programmes de partenaires comme le PNUD, Enabel ou la Banque Mondiale.

Chaque fonds a ses propres critères, procédures et outils. Aucune base de données commune. Aucune vision globale.

Le coût de la dispersion : iniquité, opacité, déperdition

La dispersion des financements crée de l’injustice. Certains bénéficient de plusieurs financements, tandis que d’autres n’en obtiennent aucun.

Elle alimente également la méfiance envers les institutions et encourage une logique de « chasse aux subventions ».

L’entrepreneur guinéen mérite un interlocuteur unique

Aujourd’hui, un entrepreneur doit naviguer entre plusieurs dispositifs, comprendre leurs différences et déposer plusieurs dossiers.

Ce système pénalise surtout les entrepreneurs ruraux et les moins informés.

La proposition : un guichet unique national de financement

La solution est de coordonner les fonds à travers un guichet unique national.

L’entrepreneur est orienté vers le bon dispositif selon son profil, avec la possibilité de combiner plusieurs financements pour un même projet.

Une base de données nationale garantit la transparence et l’équité.

Ce que l’État y gagne

Un guichet unique permet un meilleur pilotage des investissements, une meilleure transparence et une crédibilité accrue auprès des partenaires internationaux.

Appel aux autorités : finir ce qui a été commencé

La Guinée a déjà montré sa capacité à réformer. Il est temps d’appliquer cette logique au financement du secteur privé.

C’est une question d’efficacité, d’équité et de crédibilité.

Alpha Mamoudou Danda Diallo

Expert en accompagnement des entreprises et structuration de l’écosystème entrepreneurial guinéen

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Maires de Guinée : gouverner sans salaire (Par Sally Bilaly SOW)

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À la veille du double scrutin communal et législatif, le statut des élus communaux appelle à une réforme urgente que les pouvoirs successifs ont évitée depuis 1991.

Un membre d’un exécutif communal échu en 2024 et un membre de la Délégation Spéciale en fin d’exercice se sont vu refuser un visa parce qu’ils détenaient un passeport ordinaire. Des membres du Conseil National de la Transition (CNT) bénéficient, eux, de passeports diplomatiques. Ce paradoxe illustre, mieux que n’importe quel texte de loi, la fracture que la Guinée entretient depuis plus de trente ans entre ses élus nationaux et ses élus locaux.

À moins de deux mois des scrutins municipal et législatif du 24 mai 2025, la question du statut et de la rémunération des maires, conseillers communaux et potentiellement des conseillers régionaux ne peut plus être éludée.

Une décentralisation fondée sur des textes et non sur des moyens

L’acte fondateur remonte au 22 décembre 1985, lorsque le feu général Lansana Conté s’engageait à jeter les bases de la décentralisation. La Constitution du 23 décembre 1990 consacrait l’existence des collectivités locales et posait les contours de l’administration territoriale. Mais ses articles 89 et 90, qui délimitaient la frontière entre gestion décentralisée et gestion déconcentrée, ne précisaient pas le statut des maires ni des conseillers.

Les premières élections communales de 1991 donnaient corps à cette ambition. Une série de textes structurants suivit : délimitation des communes (1989), organisation des CRD (1990), création des 33 communes de l’intérieur (1991). En janvier 2003, Lansana Conté recommandait d’approfondir la démarche en dotant les collectivités de moyens supplémentaires. Sur le papier, l’édifice paraissait solide. Dans les faits, le pouvoir de substitution et d’annulation conféré à l’autorité de tutelle n’a jamais cessé de brider la libre administration locale.

Le Code des collectivités de 2006 : des garanties formelles, un vide financier

Le Code des collectivités locales de 2006 représente une avancée réelle. Il confère aux communes trente-deux compétences et renforce les mécanismes de participation citoyenne. Sur le statut des élus, les articles 46 à 56 établissent des protections formelles : protection contre le licenciement pour les conseillers salariés, possibilité de détachement pour les fonctionnaires, remboursement de frais sur justificatifs.

Mais la rémunération est traitée avec une ambiguïté révélatrice. L’article 53 de code dispose que « les fonctions de conseiller sont gratuites », renvoyant à un décret le soin de fixer les indemnités maximales. Ce décret a-t-il été pris ? Les articles 54 et 55 subordonnent le versement des indemnités à l’accomplissement effectif du mandat – condition juste en théorie, inapplicable lorsque les montants en jeu n’atteignent pas le seuil du salaire minimum.

La révision du code n’est intervenue qu’à la veille des élections de 2018. Cette version révisée ramenait les domaines de compétences de trente-deux à quatorze, amorçant une recentralisation du pouvoir, tout en attribuant davantage d’attributions aux conseils régionaux.

Le Code de 2017 et le conseil régional : une institution fantôme

Le Code des collectivités locales de 2017 constitue un tournant ambigu dans l’histoire de la décentralisation guinéenne. D’un côté, il réduit de trente-deux à quatorze les domaines de compétences transférés aux communes, signant un net recul de l’autonomie communale acquise depuis 1991. De l’autre, il consacre formellement le conseil régional comme nouvel échelon de gouvernance territoriale, doté d’attributions propres en matière de planification du développement, de coordination des investissements et de gestion des ressources naturelles à l’échelle régionale.

Sur le papier, cette architecture est cohérente : en concentrant certaines compétences au niveau régional, le législateur entend corriger la fragmentation et le sous-financement chronique des communes, trop nombreuses et trop démunies pour exercer efficacement les trente-deux compétences que leur conférait le code précédent. Le conseil régional devait jouer le rôle d’intermédiaire entre l’État central et les collectivités locales.

Dans les faits, cette réforme n’a jamais produit d’effets. Plus de sept ans après l’adoption du code, aucun conseil régional n’a été installé en Guinée. L’élection des conseillers régionaux prévue pour accompagner cette réforme a été reportée sine die sous le régime d’Alpha Condé. Résultat : les communes ont perdu des compétences sans que l’échelon régional censé les absorber ne soit opérationnel. Ce vide crée une zone grise administrative dans laquelle les maires ne disposent d’une autorité clairement définie sur des pans entiers de la gestion territoriale.

La question de la rémunération s’y ajoute avec une acuité particulière. Le Code de 2017 ne prévoit aucune disposition nouvelle sur le traitement des élus. Si les présidents de conseils régionaux venaient à être enfin installés après le scrutin du 24 mai 2025, ils exerceraient des fonctions à responsabilité élargie – coordonnant plusieurs communes, animant des investissements, représentant leur région auprès de l’État – sans qu’aucun texte ne fixe leur rémunération de manière contraignante. C’est la même logique qui a prévalu pour les maires depuis 1991 : confier des responsabilités sans en donner les moyens.

Un vide indécent, aux conséquences concrètes

Aujourd’hui, aucun texte public accessible ne fixe explicitement le montant des indemnités des maires guinéens. Les indemnités inférieures à un million de francs guinéens — soit moins de 100 euros. Dans certaines communes de type A, les indemnités de session n’atteignent pas le SMIG qui est de 550 000 GNF – soit 55 euros.

Les conséquences sont directement perceptibles dans les communes. Un projet de voirie reste en attente faute de suivi régulier ; un état civil est mal tenu parce que le maire cumule un autre emploi pour survivre ; un marché communal n’est pas réhabilité parce qu’aucune réunion du conseil ne peut se tenir faute de disponibilité de ses membres. Ce ne sont pas des hypothèses : ce sont les réalités documentées de dizaines de communes guinéennes.

Un élu sans indemnité digne est un élu dépendant. Contraint de maintenir une activité professionnelle parallèle pour assurer la subsistance de sa famille, il fragmente son attention, génère des conflits d’intérêts, et s’expose à la tentation de compenser par d’autres moyens. Confier des compétences à des élus sans leur en donner les moyens, ce n’est pas de la décentralisation : c’est une fiction institutionnelle.

Deux exemples d’ailleurs

Au Sénégal, le décret n°2014-1225 fixe les indemnités mensuelles à 900 000 FCFA pour les maires de communes chefs-lieux de région, 500 000 FCFA pour les chefs-lieux de département et 300 000 FCFA pour les autres communes. Même à ce niveau, l’Association des maires du Sénégal dénonce une insuffisance criante : 92 % des maires sénégalais émargent à la catégorie la plus basse, et leurs adjoints ne perçoivent que 50 000 FCFA par mois.

Au Rwanda, « le pays qui inspire nos dirigeants actuels », le maire de district est un fonctionnaire territorial soumis à des contrats de performance annuels évalués par la présidence. Son salaire net atteint 1,6 million de francs rwandais par mois – soit l’équivalent d’environ 1 100 euros – avec des avantages comparables à ceux d’un secrétaire permanent de ministère.

Une fracture institutionnelle intenable

Le contraste avec les institutions nationales est saisissant. Des débats autour d’une rémunération de 25 millions GNF – 2 500 € – mensuels ont agité Conakry pour les députés. Ce déséquilibre n’est pas un détail protocolaire, il révèle la hiérarchie réelle des priorités de l’État.

Il ne s’agit pas ici de distribuer des privilèges. Il s’agit d’une question de cohérence institutionnelle. Un parlementaire siège quelques mois par an dans la capitale. Un maire est présent 365 jours face à ses administrés, à leurs plaintes, à leurs urgences et aux décisions qui engagent le quotidien de milliers de personnes. Traiter ces deux fonctions avec une telle disparité de moyens, c’est décider que la proximité ne vaut rien. La revalorisation du statut des élus locaux n’est pas un cadeau politique à octroyer : c’est une condition de fonctionnement d’une décentralisation sérieuse.

Dans un premier temps, il n’est pas nécessaire d’aligner l’ensemble des conseillers communaux sur les avantages des parlementaires. Mais les membres de l’exécutif communal – maires, adjoints, présidents de délégation spéciale – doivent disposer d’un traitement leur permettant d’exercer leur mandat à plein temps, dans des conditions de dignité et d’indépendance.

Trois principes devraient guider cette réforme. Une indexation partielle des indemnités sur les ressources propres mobilisées par la commune permettrait de lier rémunération et performance fiscale locale. Une publication obligatoire des budgets communaux et des indemnités versées constituerait la contrepartie indispensable à toute revalorisation. Enfin, une différenciation selon la taille et les ressources de la commune éviterait un nivellement par le bas.

Le scrutin du 24 mai installera de nouveaux conseils communaux, de nouveaux députés, des conseillers régionaux et des sénateurs. Lors des cent premiers jours, nous devrions voir paraître un décret fixant les indemnités minimales de l’exécutif communal et du conseil régional. Ce ne serait pas un acte de générosité mais un acte de cohérence pour un État qui affirme vouloir décentraliser son pouvoir.

Sally Bilaly SOW

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