Connect with us

Tribune

Guinée : Propositions pour la Transition « Civilo-Militaire » (Mamadou Hasmiou DIALLO)

Publié

le

Depuis quelques jours, j’observe avec optimisme le grand chambardement engagé par le Conseil National pour le Redressement et le Développement (CNRD) en République de Guinée, après la prise du pouvoir par les forces spéciales, le 5 septembre 2021. 

Le peuple oscille entre joie et inquiétude sur ses perspectives d’avenir et celles de la nation. Les actes et discours rassurants et prometteurs de la junte militaire font revivre la population, qui avait pendant longtemps perdu sourire et gaieté. Des pourparlers, dits de consultations nationales, ont été engagés. L’espoir renait chez une majorité de guinéens, bien que quelques-uns restent inquiets quant à la transition qui sera menée par cette junte, et l’avenir de celle-ci.

Dans ce contexte, très complexe où l’avenir de tout un peuple se décide, il y a lieu de s’interroger sur la ligne de conduite à adopter pour mener une telle transition.

Dans le cadre des démarches consultatives initiées par le CNRD, je propose la rédaction d’une feuille de route définissant des axes de travail clairs, couvrant les principaux chantiers de réforme, à destination d’une équipe réduite de ministres civils et militaires chargée de mener les actions présentées pour la mise en place de cette transition « civilo-militaire ». Cette équipe concentrera ses actions sur les réformes choisies – définies dans ce document mis à disposition de tous – se fixant pour règle de ne pas y déroger afin d’éviter toutes dispersions ou désorientations de ces objectifs préalablement déterminés pour une transition juste, équitable et constructive pour le peuple guinéen – car, en souhaitant développer tout azimut le pays ou répondre aux attentes particulières de chacun des ordres sociétaux en place (organisations religieuses, politiques ou sociales, formelles ou informelles), elle risque de ne pas atteindre sa finalité première, qui est de fixer des bases juridiques primordiales et nécessaires pour une démocratie solide, assise d’un développement harmonieux pour la nation guinéenne.

Dans l’élaboration de cette feuille de route, j’opterais pour les trois grands axes suivants de réforme : la Réconciliation nationale, la Restauration de l’Etat de droit et la Réforme du système institutionnel et politique. Ces lignes directrices principales proposées en toute bonne foi, décrites ci-après, orienterons l’équipe en charge de la transition tout au long de sa mise en œuvre et lui permettrons de toujours garder du sens dans les actions menées. Dans la gestion d’un projet, quel qu’en soit l’envergure, la définition du cadre est ainsi essentielle pour sa réussite. Ces trois volets de réforme pourront alors être décomposés en actions de redressement, dont j’en propose ici également la teneur.

Ainsi, avant toute chose, le CNRD se doit de définir une charte de transition dans laquelle l’organisation, les actions et la durée de la transition sont clairement décrits afin d’orienter le peuple et les institutions internationales, mais également de guider ses équipes en charge de la mise en œuvre de la transition.

Pour ma part, comme je viens de l’énoncer, je conseille d’orienter la transition sur les trois axes principaux de réforme suivants :  

  • La Réconciliation nationale, l’éducation et l’intégration sociale du peuple

La réconciliation nationale ne peut, en réalité, être sérieuse sans implication de la Justice. Une démarche juridique devra donc être mise en œuvre par la rédaction de textes de loi, notamment pour garantir l’intégrité physique et morale de chaque individu ainsi que ses droits et ses devoirs dans la société (Cf. axe 2 ci-dessous).

Néanmoins, en parallèle de la définition de réformes juridiques, un comité d’apaisement social composé de personnalités dont l’intégrité morale est reconnue et respectée par le peuple, pourrait être mis en place afin de porter des messages fédérateurs et pacifiant de respect et de solidarité. Le choix des représentants de ce comité doit être représentatif du peuple tant sur le plan social, politique, ethnique que religieux.

Les responsabilités que portera ce comité devront de plus être élargies aux partis politiques, leaders d’opinion, médias et enseignants, car ceux-ci ont, dans leur raison d’être, respectivement un rôle de régisseur social et sociétal, d’influenceur, de transmission d’informations et de transmission de savoirs. Les messages qu’ils diffuseront au travers de leur communication dans l’exercice quotidien de leurs fonctions, devront être unificateurs et réconciliateurs. Les dérives communautaires, comme toutes formes d’atteinte à l’intégrité de chaque être humain, ne devront pas restées impunies.

  • La Restauration de l’Etat de droit

Cet axe abonde de sujets à traiter, afin de redresser la tendance politique jusque alors instaurée pour bâtir le socle d’un Etat de droit. Il s’agit de :

  • la Rédaction d’une nouvelle Constitution

La rédaction d’une nouvelle constitution doit tenir compte les attentes du peuple et de la réalité du pays. Elle doit être très exigeante sur les conditions d’accession aux postes clés de la République, qui engage la nation au niveau national et international, tels que celui de Président de la République, de Président de l’Assemblée Nationale ou de Premier Ministre : pour se voir confier ces fonctions, elle pourrait ainsi imposer aux requérants d’être guinéen(ne), âgé(e) de 35 ans au moins et 75 ans au plus, de travailler et vivre en Guinée depuis au moins 5 ans, et d’avoir un casier judiciaire vierge.  

  • la Réforme de la Commission Electorale Nationale Indépendante

La CENI, organe principal chargé de l’organisation et de suivi des élections, doit faire l’objet d’une réorganisation afin de redéfinir les processus électoraux sur le plan juridique notamment. Elle doit se conformer à un protocole juste et invariable, géographiquement comme temporellement. Son comité directionnel qui aura à charge de prouver son honnêteté et intégrité, devra être renouvelé régulièrement, selon une périodicité définie juridiquement. Le fichier électoral devra également être vérifié pour supprimer les inscriptions doubles, caduques ou fallacieuses, et mis à jour, afin que chaque guinéen en âge de voter soit inscrit sur les listes électorales et puisse exercer son droit de vote pour choisir librement le Président de la République qu’il souhaite voir gouverner.

  • la Révision des lois de la République et adaptation des textes juridiques au peuple guinéen

La révision des lois de la République devra être initiée afin de les adapter aux réalités sociales, politiques, économiques et environnementales actuelles du pays. Nos textes juridiques doivent évoluer parallèlement à l’évolution de la société nationale et internationale, notamment pour garantir la crédibilité de nos institutions. Cette réforme doit s’inscrire dans le rééquilibrage du pouvoir politique d’Etat.

Ces lois s’appliqueront à tous pour qu’enfin tout guinéen, quel que soit la place sociale qu’il occupe dans la société, qu’il soit gouvernant ou gouverné, soit soumis à la même justice.

Une traduction de la loi dans nos langues locales devra également être réalisée par les magistrats et juges, puis diffusée par les médias nationaux afin que nul ne puisse l’ignorer – et que les personnes n’ayant eu la chance d’aller à l’école puissent, tout autant que leurs semblables, être en connaissance de leurs droits et devoirs républicains. 

  • l’Indépendance totale et définitive de la Justice

Afin de s’affranchir de tout risque de déviance dictatoriale, la Justice guinéenne doit retrouver son indépendance totale. La nouvelle Constitution devra être rédigée en ce sens. L’intégrité et l’honnêteté seront des compétences indispensables reconnues et valorisées publiquement. Tous les moyens nécessaires à sa bonne exécution devront être mis à disposition de ces « serviteurs du peuple ».

Des dossiers seront ouverts auprès des juridictions compétentes afin de punir tous coupables, notamment, de crimes économiques et/ou d’atteinte à l’intégrité physique et psychologique humaine. 

  • La Réforme du système institutionnel et politique

En s’appuyant sur les lois et normes juridiques instaurées en vue de la « Restauration de l’Etat de droit », il serait de restructurer les institutions et administrations publiques. Pour ce faire, il faudrait :

  • Dépolitiser et réorganiser les institutions et administrations publiques

Lors de la Révision des lois de la République, un axe de travail devrait être la rédaction de textes juridiques régissant le fonctionnement des administrations et institutions et leur gestion des affaires, afin de sanctionner le non-respect des principes fondamentaux de l’administration. Des commissions d’enquêtes et de contrôles pourraient alors être constituées pour auditer les administrations et institutions.

  • Réforme fiscale et Audit financier

Les politiques fiscales doivent être en premier plan dans la réforme de nos institutions financières. Il est primordial d’engager des réformes fiscales pour doter de la Guinée une législation fiscale moderne. Les politiques fiscales permettent à l’Etat d’encaisser des recettes pour financer et entretenir les biens communs de la nation (hôpitaux, routes, écoles, …).

Le CNRD doit faire de la réforme fiscale et de l’audit financier l’une de ses principales actions gouvernementales. Une commission d’audit indépendante, chargée d’enquêter sur les crimes financiers puis de les traduire en justice, devra être mise en place.

  • Règlementer le climat d’affaires 

Il est également important de doter la Guinée d’une règlementation des affaires souple afin d’encourager la création d’activités économiques. Les réformes, qui pourront être menées dans ce sens, viseront la création d’entreprises, l’entrepreneuriat, le commerce et l’insertion des jeunes dans le monde des affaires. Elle permettra aussi d’attirer les investisseurs étrangers, qui seront eux-aussi soumis aux règlements instaurés. Néanmoins, pour s’affranchir des abus de certains investisseurs, commerçants ou entrepreneurs nationaux et internationaux, il s’agira de reformer le climat des affaires.

  • Mise en place d’une Charte déontologique pour les formations politiques

La pratique de la politique politicienne en Guinée devra être repensée par la définition d’une charte déontologique. Les formations politiques, indispensablement inscrites dans le respect de celle-ci, devront baser leur programme sur des projets de société concrets et bénéfiques pour le peuple. La participation de ces formations à une élection devra remplir les conditions strictement définies dans la charte et en rapport avec les lois de la République. Aucune tolérance ne sera accordée aux partis politiques incitant à la division sociale.

Pour mener à bien cette transition, le CNRD doit être strict dans le choix de ses actions et dans leur réalisation. Sa mission n’étant pas de développer la Guinée mais d’y instaurer des instances de droit, il doit s’assurer de la constitution d’institutions fortes pour une démocratie solide.

Pour ce faire, même si le peuple attend beaucoup de lui, il lui est vivement conseillé de déterminer des axes de réformes prioritaires permettant de constituer un socle démocratique en Guinée, sans se disperser sur de trop nombreux chantiers qui le conduiraient à l’échec.

Concernant mes propositions, je pense qu’il serait envisageable de les mettre en œuvre dans un horizon de deux ans – durée que pourrait alors couvrir la transition.

Par Hasmiou DIALLO, Consultant en Business Intelligence et Enseignant à l’Université d’Angers en Intelligence Economique et Stratégies Compétitives. E-mail : madhasmiou@yahoo.fr

Tribune

L’Afrique de l’Ouest : Unie par l’Histoire, Liée par l’Avenir (Par le Cercle de réflexion pour le Sénégal – Xeltu sunum Rew)

Publié

le

Par

L’Afrique de l’Ouest : Unie par l’Histoire, Liée par l’Avenir

Note de Synthèse sur l’Intégration et le Métissage Universel

1. Introduction : La Teranga au défi de l’Altérité

Le Sénégal, historiquement sanctuarisé comme la terre de la Teranga, traverse une zone de turbulences où ses fondements mêmes vacillent sous le poids de pathologies identitaires émergentes. Cette tradition séculaire de brassage humain est aujourd’hui confrontée à une myopie historique préoccupante, marquée par la montée de discours xénophobes qui visent nos frères et sœurs d’Afrique de l’Ouest. Nous assistons à un glissement périlleux : le débat légitime sur la gestion des flux migratoires et les défaillances de l’administration publique est instrumentalisé pour basculer dans une stigmatisation systématique de l’Autre. L’enjeu majeur : Comment préserver le pacte social et l’intégrité de notre nation quand l’étranger, autrefois figure sacrée de l’hôte, est transmuté en bouc émissaire de nos propres insuffisances structurelles ? La frontière entre la vigilance républicaine et la haine identitaire est devenue si poreuse qu’elle menace de rompre l’équilibre de notre cohésion nationale. Pour désamorcer cette dynamique délétère, il est impératif de déconstruire les récits de division et de rappeler que nos frontières actuelles ne sont que des cicatrices récentes sur un corps social millénaire.

2. L’Ancienneté des Liens : Quand l’Histoire ignore les Frontières

Vouloir isoler le Sénégal de son environnement immédiat relève d’un anachronisme sociopolitique. Les peuples de notre sous-région, notamment les Peuls (Fulɓe), forment une unité culturelle et linguistique — le Pulaar ou Fulfulde — qui tisse un pont vivant entre plus de vingt pays. Historiquement, le Fouta-Toro et le Fouta-Djallon n’étaient pas des entités étrangères l’une à l’autre, mais les deux poumons d’un même organisme historique. Avant que la colonisation n’impose ses découpages administratifs, quatre réseaux fondamentaux assuraient la fluidité de cet espace :

  • Réseaux religieux : La constitution des États musulmans aux XVIIIe et XIXe siècles a favorisé l’émergence de véritables « communautés épistémiques », où la circulation des savants et des manuscrits ignorait les distances.
  • Réseaux familiaux : Des siècles de transhumance et d’alliances matrimoniales ont créé une toile de parenté si dense que la notion de « nationalité » pure devient une fiction biologique.
  • Réseaux commerciaux : Les circuits marchands et pastoraux ont structuré l’économie de la Sénégambie et du Mali bien avant l’avènement des douanes modernes.
  • Réseaux intellectuels : La mobilité des élites lettrées a forgé un socle de valeurs partagées, garantissant une continuité de pensée de Dakar à Conakry. L’indépendance de la Guinée en 1958 n’a pas créé une nouvelle migration, mais a simplement inscrit dans un cadre post-colonial une continuité de mouvements organiques. Les frontières héritées sont des superpositions administratives sur une réalité humaine préexistante, nous imposant de repenser la nationalité non comme une barrière, mais comme une composante d’un héritage partagé.

3. L’Interdépendance Économique : Un Destin Commun

Le repli sur soi est une illusion suicidaire dans un monde globalisé. Au sein de la CEDEAO, la libre circulation n’est pas une concession généreuse, mais le carburant de notre croissance collective. Le Sénégal, loin d’être une île, est le bénéficiaire direct d’un marché régional intégré.

Mythes vs Réalités Économiques

Mythes Xénophobes, Réalités Factuelles

«  » »Les étrangers accaparent nos ressources. » » », »Les immigrés sont des investisseurs locaux, créateurs de marchés et contributeurs fiscaux essentiels à la dynamique urbaine. »

«  » »L’immigration est la source de la précarité. » » », »Le chômage et l’inflation découlent de choix politiques et de contraintes structurelles, et non de la présence de voisins africains. »

«  » »Le protectionnisme garantit la souveraineté. » » »,La souveraineté réelle est régionale. Le Sénégal dépend vitalement de partenaires comme le Mali ; déstabiliser la confiance avec un voisin (ex: la Guinée) fragilise tout l’écosystème CEDEAO.

La prospérité de notre pays est intrinsèquement liée à sa capacité à demeurer ce carrefour d’échanges qu’il a toujours été. La fragmentation de cet espace ne ferait qu’appauvrir l’ensemble des acteurs.

4. Les Signaux d’Alerte : Du Langage à la Déshumanisation

L’ingénierie de la haine suit un protocole universel que l’histoire nous commande de reconnaître. Les tragédies de l’Allemagne nazie, du Rwanda ou les crises sud-africaines ne sont pas nées spontanément ; elles ont été préparées par la « normalisation » du discours de rejet. Le passage de l’acte individuel (une fraude documentaire, par exemple) au stigmate collectif est le déclencheur de la déshumanisation. Les trois étapes clés de cette fracture sociale sont :

  1. La corruption du langage : L’usage de termes déshumanisants (« parasites », « envahisseurs ») transforme un groupe humain en une pathologie à traiter, anesthésiant ainsi la vigilance démocratique.
  2. L’amalgame et la généralisation : C’est ici que l’individu disparaît derrière la communauté. On ne juge plus un délit, on condamne une origine. C’est le mécanisme même qui a permis le passage des lois de Nuremberg (exclusion institutionnelle) à la violence de masse.
  3. La déshumanisation sociale : Inspirée par les rhétoriques de type « Radio Mille Collines », cette phase rend l’agression socialement acceptable, voire nécessaire, aux yeux d’une population dont on a saturé l’esprit de peurs irrationnelles. Face à ces mécanismes, la seule réponse viable réside dans une réaffirmation intransigeante des valeurs républicaines et de la dignité humaine.

5. Note d’alerte institutionnelle : Mesures pour un Patriotisme Civique

Pour stopper l’érosion de notre cohésion sociale, l’État et la société civile doivent coordonner une réponse systémique. Voici les piliers de cette ingénierie de la résilience :

Justice et Application de la Loi
  • Fermeté impartiale : L’État doit sanctionner les fraudes administratives ou commerciales avec rigueur, mais sans distinction d’origine. La sanction doit demeurer individuelle pour ne jamais nourrir le discrédit collectif. C’est le pilier de la confiance envers les institutions.
  • Sécurité juridique : Garantir que tout étranger en situation régulière jouisse d’une protection totale, réaffirmant ainsi que le Sénégal est un État de droit et non de privilèges ethniques.
Régulation des Médias et Numérique
  • Lutte contre l’infodémie de la haine : Mettre en place une veille rigoureuse contre la désinformation sur les réseaux sociaux. La liberté d’expression ne saurait couvrir l’incitation à la violence ou le harcèlement communautaire.
  • Responsabilisation des leaders d’opinion : Inciter les autorités religieuses et coutumières à porter un discours de désamorçage, car la parole publique est le premier rempart contre la barbarie.
Éducation et Dialogue
  • Promotion du Métissage Universel : mieux intégrer dans les programmes scolaires l’histoire de la longue durée (Empire du Mali, Sénégambie) pour démontrer que notre diversité est notre structure fondamentale.
  • Comités locaux de veille citoyenne : Créer des espaces de médiation de proximité pour détecter les tensions locales et les résoudre par le dialogue avant qu’elles ne soient instrumentalisées par des entrepreneurs de la haine.

6. Conclusion : Choisir le Métissage Universel

Le métissage universel n’est pas une abdication de la souveraineté, mais la célébration de notre identité profonde. De l’Empire du Mali aux espaces de circulation de la Sénégambie, l’histoire nous enseigne que les sociétés les plus résilientes sont celles qui transforment leur pluralité en levier de puissance. Une nation forte n’est pas celle qui cherche la pureté dans l’exclusion, mais celle qui reconnaît en chaque étranger un miroir de sa propre trajectoire historique. Le Sénégal doit choisir son modèle : celui du repli et de la peur, ou celui de l’ouverture et de l’intelligence collective. La force d’une nation réside dans sa capacité à transformer sa diversité en richesse commune, garantissant à chaque individu, quelle que soit son origine, une égalité de dignité devant la loi.

Papier signé par Cercle de réflexion pour le Sénégal – Xeltu sunum Rew

Continuer à lire

Tribune

Guinée : le silence des consciences face à la déchéance politique et morale

Publié

le

Par

Alors que la Guinée est plongée dans l’émotion après la mort de Mamadou Djouma Bah, décédé à la suite de son placement en détention, que l’opinion est profondément choquée par la diffusion de vidéos de violences sexuelles et que les disparitions forcées continuent d’endeuiller de nombreuses familles, Cellou Mandela Diallo s’interroge sur la responsabilité des consciences face à ce qu’il considère comme une profonde déchéance politique et morale.

Au-delà des clivages partisans, il appelle les intellectuels et les autorités morales et spirituelles à rompre le silence et à défendre la vérité et la dignité humaine avant qu’il ne soit trop tard.

Qui sifflera la fin de la récréation ?

Les consciences d’une nation ne se reconnaissent pas à la place qu’elles occupent (imams, présidents de coordinations régionales, chercheurs ou autres), elles se reconnaissent au courage avec lequel elles défendent la vérité lorsque celle-ci devient inconfortable.

Combien de drames faudra-t-il encore avant que les consciences ne s’éveillent ? Combien de disparitions forcées, de morts en détention, de victimes de violences sexuelles et de libertés sacrifiées faudra-t-il encore avant que la République retrouve le sens de ses propres principes ?

La mort de Mamadou Djouma Bah, élève de 17 ans, après son placement en détention dans une affaire de fraude au baccalauréat, a profondément bouleversé l’opinion. Au-delà des circonstances précises de ce drame, qui devront être établies avec toute la rigueur nécessaire, une question me taraude particulièrement l’esprit : que devient notre République lorsque des citoyens, mineurs, entrent en prison sous la protection de l’État et que leur sort suscite de si graves interrogations ?

Comme si cela ne suffisait pas, les disparitions forcées continuent de plonger des familles dans une attente insoutenable, tandis que les violences sexuelles se multiplient avec une brutalité qui heurte la conscience collective. À force d’accumuler les tragédies, je me demande s’il s’agit d’une simple crise politique ou si au contraire nous assistons à une déchéance plus profonde de notre conscience nationale.

Une République n’attend pas seulement de ses institutions qu’elles gouvernent. Elle attend aussi de ses consciences qu’elles veillent.

Les consciences n’exercent pas le pouvoir politique. Elles lui rappellent ses limites. Elles rappellent que la force ne crée jamais le droit, que la raison d’État ne saurait justifier l’injustice et que la dignité humaine demeure la frontière que nul pouvoir ne devrait franchir. Elles sont la mémoire vivante des principes lorsque les circonstances invitent à les oublier.

Depuis près de sept décennies, notre pays semble condamné à revivre les mêmes drames sous des formes différentes. Le camp Boiro, les massacres de janvier-février 2007, le massacre du 28 septembre 2009 et, aujourd’hui, les disparitions forcées constituent autant de blessures qui continuent de marquer notre mémoire collective. Chaque époque possède son contexte, ses acteurs et ses responsabilités. Pourtant, une même constante traverse notre histoire : chaque fois que la dignité humaine recule, la République s’affaiblit.

Le véritable enseignement de cette histoire n’est pas de raviver les rancœurs ni de distribuer les fautes entre les générations. Il est de comprendre que le silence des consciences a toujours un coût. Et ce coût, la Guinée l’a payé trop souvent, trop longtemps et trop cher.

Face aux disparitions forcées, des familles vivent dans l’attente, sans savoir si leurs proches sont encore en vie. Face aux décès qui se multiplient dans les établissements pénitentiaires, une interrogation finit par hanter les esprits : nos prisons remplissent-elles encore leur mission de justice ou sont-elles en train de devenir les antichambres de la morgue ? Face aux violences sexuelles qui bouleversent régulièrement l’opinion, notamment lorsqu’elles visent des enfants, le sentiment s’installe que la société tout entière est en train de perdre ses repères.

Le plus inquiétant n’est peut-être pas la succession de ces drames, mais plutôt le risque que nous finissions par nous y habituer.

Car une société ne s’effondre pas seulement lorsque la violence progresse. Elle s’affaiblit lorsque cette violence cesse d’indigner.

C’est précisément à ce moment que les consciences deviennent indispensables.

Toute République repose sur un équilibre fragile : les institutions gouvernent, les consciences veillent. Les premières organisent la vie de la cité ; les secondes rappellent que le pouvoir ne trouve sa légitimité que dans le respect des principes qui protègent la dignité humaine.

Cette responsabilité ne consiste pas à conquérir le pouvoir ni à arbitrer les débats partisans. Elle consiste à dire le juste lorsque la force prétend s’y substituer, à défendre la vérité lorsqu’elle devient inconfortable et à rappeler que la justice n’est pas une faveur accordée par les gouvernants, mais un droit dû à chaque citoyen.

Toute tradition républicaine repose sur une idée simple : la parole publique engage.

Montesquieu voyait dans la vertu le principe même de la République. Rousseau rappelait qu’une société commence à se corrompre lorsque les lois et les engagements cessent d’obliger ceux-là mêmes qui les ont proclamés. C’est précisément dans ces moments que les consciences prennent toute leur importance.

À cet égard, les prises de parole du cardinal Robert Sarah rappellent avec constance que la dignité humaine, la vérité et la fidélité à la parole donnée ne sauraient être sacrifiées aux intérêts du pouvoir. Le courage de l’écrivain Tierno Monénembo mérite également d’être salué. Malgré les critiques et les menaces, il continue de faire entendre une voix libre, rappelant que le premier devoir d’une conscience est de demeurer fidèle à la vérité.

Dans un pays où l’islam est la religion de la très grande majorité des citoyens, les responsables religieux musulmans portent eux aussi une responsabilité historique. Leur mission n’est pas de choisir un camp politique. Elle est d’éclairer les consciences chaque fois que la justice, la vérité ou la dignité humaine sont mises à l’épreuve. Leur parole peut réconforter les victimes, interpeller les gouvernants et rappeler à toute la Nation qu’aucune autorité n’est au-dessus des exigences morales qui fondent la paix et la cohésion d’un peuple.

Les responsables religieux ne sont pas les gardiens d’un pouvoir.

Ils sont les gardiens d’une conscience.

Et lorsque les consciences vacillent, le silence des autorités morales devient lui-même un message. Il est important de rappeler que les gouvernements passent, les régimes se succèdent, mais les principes qui fondent la République doivent demeurer.

La Guinée ne manque ni d’intelligence, ni de femmes et d’hommes de conviction, ni d’autorités morales capables d’éclairer la Nation. Ce qui lui manque aujourd’hui, c’est peut-être une parole collective suffisamment forte pour rappeler que certaines limites ne peuvent être franchies sans mettre en péril l’âme même de la République.

Les générations futures ne nous demanderont pas seulement qui gouvernait. Elles nous demanderont ce que nous avons fait lorsque la vérité, la justice et la dignité humaine étaient mises à l’épreuve.

Rappelons que les tragédies ne commencent jamais uniquement par la violence ou la brutalité. Elles deviennent possibles lorsque les consciences renoncent progressivement à leur devoir de vigilance.

Une République ne meurt pas le jour où le droit est violé. Elle commence à s’effondrer le jour où cette violation ne trouble plus les consciences de la nation.


Par – Cellou Mandela Diallo

Étudiant guinéen en master de philosophie politique à l’Université de Paris-Sorbonne, responsable de la cellule de communication de la Coalition des Étudiants Leaders de Guinée.

 

Continuer à lire

Tribune

Zéro plastique en Guinée : une décision courageuse qui mérite une stratégie à la hauteur

Publié

le

Par

Par Alpha Mamoudou Danda Diallo, expert en entrepreneuriat et accompagnement des jeunes entrepreneurs

Le 26 mai 2026, le Ministère de l’Environnement et du Développement Durable a publié un communiqué réaffirmant avec fermeté l’application du Décret D/2024/0172/PRG/CNRD/SGG du 21 septembre 2024, portant interdiction totale des emballages et objets en plastique à usage unique en Guinée.

À compter du 20 septembre 2026, plus aucune tolérance : la fabrication et la distribution commerciale de ces produits seront définitivement bannies du territoire national.

Je salue cette décision. Sincèrement et sans réserve.

Conakry étouffe sous les sachets. Nos caniveaux en sont saturés. Nos cours d’eau en portent les stigmates. Nos enfants grandissent dans des quartiers où le sol disparaît sous une couche de polyéthylène. Cette réforme est non seulement nécessaire, mais urgente.

Le ministre Djami Diallo a raison de hausser le ton, et je l’en félicite.

Mais je veux aussi, en citoyen engagé pour l’entrepreneuriat en Guinée, apporter ma contribution à ce chantier collectif. Le ministre lui-même y invite. Et ma contribution tient en une conviction simple : interdire sans accompagner, c’est condamner sans jugement.

La force du décret et la fragilité de son silence sur les alternatives

Depuis septembre 2024, le MATD réitère l’interdiction à plusieurs reprises. Les communiqués se multiplient. Les appels aux sanctions aussi. Et pourtant, près de deux ans après, les sachets persistent sur les marchés, dans les rues, dans les mains de nos compatriotes. Pourquoi ?

Pas par mauvaise volonté. Pas par défiance. Mais parce qu’interdire sans proposer une alternative accessible et abordable, c’est demander à des gens de respirer sans air.

Un commerçant qui emballe ses denrées, une mère qui achète l’eau de ses enfants en sachet à 500 francs, un petit industriel qui emploie cinq personnes dans une unité de production d’eau : tous ces acteurs n’ont pas encore de plan B identifié, formalisé, financé.

« Si l’État pouvait trouver une solution alternative, ce serait une bonne chose. Ce n’est pas facile, mais avec une bonne sensibilisation, beaucoup finiront par y adhérer. Nous sommes dans un pays où la majorité des gens n’ont pas les moyens d’acheter de l’eau en bouteille, alors que les sachets de 500 GNF sont accessibles à tous. »

Ce citoyen anonyme dit, en une phrase, ce que beaucoup pensent. La disposition à changer existe. Ce qui manque, c’est la passerelle.

Un tissu économique entier est concerné et il mérite mieux que le silence

Pour mesurer les enjeux réels de cette transition, il faut regarder l’économie du plastique en face, telle qu’elle existe aujourd’hui en Guinée.

Prenons le seul secteur de l’eau en sachet. L’Union des Producteurs d’Eau Minérale de Guinée (UPEMGUI) estime à environ 3 000 le nombre d’unités de production recensées sur l’ensemble du territoire national.

Avec une moyenne de cinq employés par unité, ce sont potentiellement près de 15 000 emplois directs qui sont exposés à cette transition, sans compter les activités connexes : distribution, conditionnement, transport, vente au détail.

Mais l’eau en sachet n’est qu’un fragment du tableau. Le plastique à usage unique irrigue une chaîne économique bien plus large : marchés, restaurants, pharmacies, petits transformateurs agroalimentaires, entreprises industrielles et producteurs d’emballages.

Ces entreprises sont des employeurs réels, avec des investissements substantiels et des savoir-faire industriels qu’on ne peut simplement effacer par décret.

« Nous plaidons pour l’assainissement du marché sans destruction d’emplois. Des solutions existent pour encadrer le secteur tout en préservant les acquis sociaux. »

Ce que l’Afrique nous enseigne : interdire et accompagner, les deux ensemble

La Guinée n’est pas la première sur ce chemin. Elle peut apprendre des expériences vécues sur le continent, avec leurs succès et leurs limites.

Le Rwanda est la référence incontestable. En 2008, le pays des mille collines bannit les sacs plastiques. Résultat : Kigali est aujourd’hui considérée comme l’une des villes les plus propres d’Afrique.

Mais le Rwanda n’interdit pas seulement. Il accompagne la loi par une taxe environnementale, un programme de collecte obligatoire à la charge des producteurs et des incitations à la production locale d’alternatives.

Le Ghana choisit également une approche structurée, avec une feuille de route nationale visant à réduire les emballages plastiques et à rendre les alternatives durables commercialement viables.

Au Burkina Faso, au Ghana, au Sénégal et même en Guinée, des initiatives démontrent que la transition est possible. De jeunes entrepreneurs produisent déjà des emballages biodégradables, en papier, en tissu ou à partir de matières locales.

Trois propositions concrètes pour que l’interdiction devienne une opportunité

1. Appliquer le principe « pollueur-payeur » pour financer la transition

L’État pourrait instaurer, dans une phase intermédiaire, une taxe environnementale progressive sur la production et les importations de plastiques à usage unique.

Cette taxe permettrait de décourager les pratiques actuelles tout en alimentant un Fonds de Transition Écologique destiné à financer les alternatives : équipements, startups d’emballages biodégradables et jeunes entrepreneurs engagés dans les solutions de substitution.

2. Créer une filière nationale de transformation du plastique collecté

Le plastique qui circule en Guinée n’est pas seulement une nuisance : c’est aussi une matière première.

Des entreprises africaines transforment déjà les déchets plastiques en pavés, matériaux de construction ou granulés réutilisables. L’État peut identifier, référencer et accompagner les initiatives locales pour construire une filière formelle de collecte et de valorisation.

3. Accompagner la reconversion des entrepreneurs du plastique

Les petits producteurs d’eau, fabricants d’emballages, jeunes commerçants et industriels du secteur ne doivent pas être laissés seuls face à l’échéance de septembre 2026.

Un programme de reconversion, co-piloté par le Ministère de l’Environnement, le Ministère du Commerce et l’APIP, devrait proposer un diagnostic, un plan de migration vers des alternatives et un accès facilité au financement.

La Guinée a l’opportunité de faire de cette interdiction un accélérateur d’entrepreneuriat vert

L’interdiction du plastique à usage unique est, en soi, un acte politique courageux. Dans un pays où les filières informelles sont massives, où les habitudes de consommation sont profondément ancrées, imposer ce changement demande une volonté ferme. Le gouvernement guinéen l’a.

Mais la réussite de cette réforme ne se mesurera pas au nombre de communiqués publiés ni à la sévérité des sanctions annoncées. Elle se mesurera à la capacité des Guinéens à trouver, dans leurs marchés, leurs ateliers et leurs rues, des alternatives réelles, accessibles et abordables.

Elle se mesurera aussi à la capacité des entrepreneurs qui vivent du plastique à se réinventer et à rester debout.

La Guinée a l’avantage de pouvoir apprendre du Rwanda, du Ghana, du Burkina Faso et du Kenya. Elle a aussi une jeunesse entrepreneuriale créative, déjà à l’œuvre sur des solutions alternatives, qui n’attend qu’un signal clair et un appui tangible pour passer à l’échelle.

Ce signal, c’est au gouvernement de le donner, non pas en publiant un nouveau communiqué, mais en lançant un programme concret d’accompagnement de la transition.

Interdire, oui. Mais construire le monde d’après, c’est encore plus urgent.

Alpha Mamoudou Danda Diallo
Expert en entrepreneuriat et accompagnement des jeunes entrepreneurs

Continuer à lire

Tendances