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Maires de Guinée : gouverner sans salaire (Par Sally Bilaly SOW)

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À la veille du double scrutin communal et législatif, le statut des élus communaux appelle à une réforme urgente que les pouvoirs successifs ont évitée depuis 1991.

Un membre d’un exécutif communal échu en 2024 et un membre de la Délégation Spéciale en fin d’exercice se sont vu refuser un visa parce qu’ils détenaient un passeport ordinaire. Des membres du Conseil National de la Transition (CNT) bénéficient, eux, de passeports diplomatiques. Ce paradoxe illustre, mieux que n’importe quel texte de loi, la fracture que la Guinée entretient depuis plus de trente ans entre ses élus nationaux et ses élus locaux.

À moins de deux mois des scrutins municipal et législatif du 24 mai 2025, la question du statut et de la rémunération des maires, conseillers communaux et potentiellement des conseillers régionaux ne peut plus être éludée.

Une décentralisation fondée sur des textes et non sur des moyens

L’acte fondateur remonte au 22 décembre 1985, lorsque le feu général Lansana Conté s’engageait à jeter les bases de la décentralisation. La Constitution du 23 décembre 1990 consacrait l’existence des collectivités locales et posait les contours de l’administration territoriale. Mais ses articles 89 et 90, qui délimitaient la frontière entre gestion décentralisée et gestion déconcentrée, ne précisaient pas le statut des maires ni des conseillers.

Les premières élections communales de 1991 donnaient corps à cette ambition. Une série de textes structurants suivit : délimitation des communes (1989), organisation des CRD (1990), création des 33 communes de l’intérieur (1991). En janvier 2003, Lansana Conté recommandait d’approfondir la démarche en dotant les collectivités de moyens supplémentaires. Sur le papier, l’édifice paraissait solide. Dans les faits, le pouvoir de substitution et d’annulation conféré à l’autorité de tutelle n’a jamais cessé de brider la libre administration locale.

Le Code des collectivités de 2006 : des garanties formelles, un vide financier

Le Code des collectivités locales de 2006 représente une avancée réelle. Il confère aux communes trente-deux compétences et renforce les mécanismes de participation citoyenne. Sur le statut des élus, les articles 46 à 56 établissent des protections formelles : protection contre le licenciement pour les conseillers salariés, possibilité de détachement pour les fonctionnaires, remboursement de frais sur justificatifs.

Mais la rémunération est traitée avec une ambiguïté révélatrice. L’article 53 de code dispose que « les fonctions de conseiller sont gratuites », renvoyant à un décret le soin de fixer les indemnités maximales. Ce décret a-t-il été pris ? Les articles 54 et 55 subordonnent le versement des indemnités à l’accomplissement effectif du mandat – condition juste en théorie, inapplicable lorsque les montants en jeu n’atteignent pas le seuil du salaire minimum.

La révision du code n’est intervenue qu’à la veille des élections de 2018. Cette version révisée ramenait les domaines de compétences de trente-deux à quatorze, amorçant une recentralisation du pouvoir, tout en attribuant davantage d’attributions aux conseils régionaux.

Le Code de 2017 et le conseil régional : une institution fantôme

Le Code des collectivités locales de 2017 constitue un tournant ambigu dans l’histoire de la décentralisation guinéenne. D’un côté, il réduit de trente-deux à quatorze les domaines de compétences transférés aux communes, signant un net recul de l’autonomie communale acquise depuis 1991. De l’autre, il consacre formellement le conseil régional comme nouvel échelon de gouvernance territoriale, doté d’attributions propres en matière de planification du développement, de coordination des investissements et de gestion des ressources naturelles à l’échelle régionale.

Sur le papier, cette architecture est cohérente : en concentrant certaines compétences au niveau régional, le législateur entend corriger la fragmentation et le sous-financement chronique des communes, trop nombreuses et trop démunies pour exercer efficacement les trente-deux compétences que leur conférait le code précédent. Le conseil régional devait jouer le rôle d’intermédiaire entre l’État central et les collectivités locales.

Dans les faits, cette réforme n’a jamais produit d’effets. Plus de sept ans après l’adoption du code, aucun conseil régional n’a été installé en Guinée. L’élection des conseillers régionaux prévue pour accompagner cette réforme a été reportée sine die sous le régime d’Alpha Condé. Résultat : les communes ont perdu des compétences sans que l’échelon régional censé les absorber ne soit opérationnel. Ce vide crée une zone grise administrative dans laquelle les maires ne disposent d’une autorité clairement définie sur des pans entiers de la gestion territoriale.

La question de la rémunération s’y ajoute avec une acuité particulière. Le Code de 2017 ne prévoit aucune disposition nouvelle sur le traitement des élus. Si les présidents de conseils régionaux venaient à être enfin installés après le scrutin du 24 mai 2025, ils exerceraient des fonctions à responsabilité élargie – coordonnant plusieurs communes, animant des investissements, représentant leur région auprès de l’État – sans qu’aucun texte ne fixe leur rémunération de manière contraignante. C’est la même logique qui a prévalu pour les maires depuis 1991 : confier des responsabilités sans en donner les moyens.

Un vide indécent, aux conséquences concrètes

Aujourd’hui, aucun texte public accessible ne fixe explicitement le montant des indemnités des maires guinéens. Les indemnités inférieures à un million de francs guinéens — soit moins de 100 euros. Dans certaines communes de type A, les indemnités de session n’atteignent pas le SMIG qui est de 550 000 GNF – soit 55 euros.

Les conséquences sont directement perceptibles dans les communes. Un projet de voirie reste en attente faute de suivi régulier ; un état civil est mal tenu parce que le maire cumule un autre emploi pour survivre ; un marché communal n’est pas réhabilité parce qu’aucune réunion du conseil ne peut se tenir faute de disponibilité de ses membres. Ce ne sont pas des hypothèses : ce sont les réalités documentées de dizaines de communes guinéennes.

Un élu sans indemnité digne est un élu dépendant. Contraint de maintenir une activité professionnelle parallèle pour assurer la subsistance de sa famille, il fragmente son attention, génère des conflits d’intérêts, et s’expose à la tentation de compenser par d’autres moyens. Confier des compétences à des élus sans leur en donner les moyens, ce n’est pas de la décentralisation : c’est une fiction institutionnelle.

Deux exemples d’ailleurs

Au Sénégal, le décret n°2014-1225 fixe les indemnités mensuelles à 900 000 FCFA pour les maires de communes chefs-lieux de région, 500 000 FCFA pour les chefs-lieux de département et 300 000 FCFA pour les autres communes. Même à ce niveau, l’Association des maires du Sénégal dénonce une insuffisance criante : 92 % des maires sénégalais émargent à la catégorie la plus basse, et leurs adjoints ne perçoivent que 50 000 FCFA par mois.

Au Rwanda, « le pays qui inspire nos dirigeants actuels », le maire de district est un fonctionnaire territorial soumis à des contrats de performance annuels évalués par la présidence. Son salaire net atteint 1,6 million de francs rwandais par mois – soit l’équivalent d’environ 1 100 euros – avec des avantages comparables à ceux d’un secrétaire permanent de ministère.

Une fracture institutionnelle intenable

Le contraste avec les institutions nationales est saisissant. Des débats autour d’une rémunération de 25 millions GNF – 2 500 € – mensuels ont agité Conakry pour les députés. Ce déséquilibre n’est pas un détail protocolaire, il révèle la hiérarchie réelle des priorités de l’État.

Il ne s’agit pas ici de distribuer des privilèges. Il s’agit d’une question de cohérence institutionnelle. Un parlementaire siège quelques mois par an dans la capitale. Un maire est présent 365 jours face à ses administrés, à leurs plaintes, à leurs urgences et aux décisions qui engagent le quotidien de milliers de personnes. Traiter ces deux fonctions avec une telle disparité de moyens, c’est décider que la proximité ne vaut rien. La revalorisation du statut des élus locaux n’est pas un cadeau politique à octroyer : c’est une condition de fonctionnement d’une décentralisation sérieuse.

Dans un premier temps, il n’est pas nécessaire d’aligner l’ensemble des conseillers communaux sur les avantages des parlementaires. Mais les membres de l’exécutif communal – maires, adjoints, présidents de délégation spéciale – doivent disposer d’un traitement leur permettant d’exercer leur mandat à plein temps, dans des conditions de dignité et d’indépendance.

Trois principes devraient guider cette réforme. Une indexation partielle des indemnités sur les ressources propres mobilisées par la commune permettrait de lier rémunération et performance fiscale locale. Une publication obligatoire des budgets communaux et des indemnités versées constituerait la contrepartie indispensable à toute revalorisation. Enfin, une différenciation selon la taille et les ressources de la commune éviterait un nivellement par le bas.

Le scrutin du 24 mai installera de nouveaux conseils communaux, de nouveaux députés, des conseillers régionaux et des sénateurs. Lors des cent premiers jours, nous devrions voir paraître un décret fixant les indemnités minimales de l’exécutif communal et du conseil régional. Ce ne serait pas un acte de générosité mais un acte de cohérence pour un État qui affirme vouloir décentraliser son pouvoir.

Sally Bilaly SOW

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L’Afrique de l’Ouest : Unie par l’Histoire, Liée par l’Avenir (Par le Cercle de réflexion pour le Sénégal – Xeltu sunum Rew)

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L’Afrique de l’Ouest : Unie par l’Histoire, Liée par l’Avenir

Note de Synthèse sur l’Intégration et le Métissage Universel

1. Introduction : La Teranga au défi de l’Altérité

Le Sénégal, historiquement sanctuarisé comme la terre de la Teranga, traverse une zone de turbulences où ses fondements mêmes vacillent sous le poids de pathologies identitaires émergentes. Cette tradition séculaire de brassage humain est aujourd’hui confrontée à une myopie historique préoccupante, marquée par la montée de discours xénophobes qui visent nos frères et sœurs d’Afrique de l’Ouest. Nous assistons à un glissement périlleux : le débat légitime sur la gestion des flux migratoires et les défaillances de l’administration publique est instrumentalisé pour basculer dans une stigmatisation systématique de l’Autre. L’enjeu majeur : Comment préserver le pacte social et l’intégrité de notre nation quand l’étranger, autrefois figure sacrée de l’hôte, est transmuté en bouc émissaire de nos propres insuffisances structurelles ? La frontière entre la vigilance républicaine et la haine identitaire est devenue si poreuse qu’elle menace de rompre l’équilibre de notre cohésion nationale. Pour désamorcer cette dynamique délétère, il est impératif de déconstruire les récits de division et de rappeler que nos frontières actuelles ne sont que des cicatrices récentes sur un corps social millénaire.

2. L’Ancienneté des Liens : Quand l’Histoire ignore les Frontières

Vouloir isoler le Sénégal de son environnement immédiat relève d’un anachronisme sociopolitique. Les peuples de notre sous-région, notamment les Peuls (Fulɓe), forment une unité culturelle et linguistique — le Pulaar ou Fulfulde — qui tisse un pont vivant entre plus de vingt pays. Historiquement, le Fouta-Toro et le Fouta-Djallon n’étaient pas des entités étrangères l’une à l’autre, mais les deux poumons d’un même organisme historique. Avant que la colonisation n’impose ses découpages administratifs, quatre réseaux fondamentaux assuraient la fluidité de cet espace :

  • Réseaux religieux : La constitution des États musulmans aux XVIIIe et XIXe siècles a favorisé l’émergence de véritables « communautés épistémiques », où la circulation des savants et des manuscrits ignorait les distances.
  • Réseaux familiaux : Des siècles de transhumance et d’alliances matrimoniales ont créé une toile de parenté si dense que la notion de « nationalité » pure devient une fiction biologique.
  • Réseaux commerciaux : Les circuits marchands et pastoraux ont structuré l’économie de la Sénégambie et du Mali bien avant l’avènement des douanes modernes.
  • Réseaux intellectuels : La mobilité des élites lettrées a forgé un socle de valeurs partagées, garantissant une continuité de pensée de Dakar à Conakry. L’indépendance de la Guinée en 1958 n’a pas créé une nouvelle migration, mais a simplement inscrit dans un cadre post-colonial une continuité de mouvements organiques. Les frontières héritées sont des superpositions administratives sur une réalité humaine préexistante, nous imposant de repenser la nationalité non comme une barrière, mais comme une composante d’un héritage partagé.

3. L’Interdépendance Économique : Un Destin Commun

Le repli sur soi est une illusion suicidaire dans un monde globalisé. Au sein de la CEDEAO, la libre circulation n’est pas une concession généreuse, mais le carburant de notre croissance collective. Le Sénégal, loin d’être une île, est le bénéficiaire direct d’un marché régional intégré.

Mythes vs Réalités Économiques

Mythes Xénophobes, Réalités Factuelles

«  » »Les étrangers accaparent nos ressources. » » », »Les immigrés sont des investisseurs locaux, créateurs de marchés et contributeurs fiscaux essentiels à la dynamique urbaine. »

«  » »L’immigration est la source de la précarité. » » », »Le chômage et l’inflation découlent de choix politiques et de contraintes structurelles, et non de la présence de voisins africains. »

«  » »Le protectionnisme garantit la souveraineté. » » »,La souveraineté réelle est régionale. Le Sénégal dépend vitalement de partenaires comme le Mali ; déstabiliser la confiance avec un voisin (ex: la Guinée) fragilise tout l’écosystème CEDEAO.

La prospérité de notre pays est intrinsèquement liée à sa capacité à demeurer ce carrefour d’échanges qu’il a toujours été. La fragmentation de cet espace ne ferait qu’appauvrir l’ensemble des acteurs.

4. Les Signaux d’Alerte : Du Langage à la Déshumanisation

L’ingénierie de la haine suit un protocole universel que l’histoire nous commande de reconnaître. Les tragédies de l’Allemagne nazie, du Rwanda ou les crises sud-africaines ne sont pas nées spontanément ; elles ont été préparées par la « normalisation » du discours de rejet. Le passage de l’acte individuel (une fraude documentaire, par exemple) au stigmate collectif est le déclencheur de la déshumanisation. Les trois étapes clés de cette fracture sociale sont :

  1. La corruption du langage : L’usage de termes déshumanisants (« parasites », « envahisseurs ») transforme un groupe humain en une pathologie à traiter, anesthésiant ainsi la vigilance démocratique.
  2. L’amalgame et la généralisation : C’est ici que l’individu disparaît derrière la communauté. On ne juge plus un délit, on condamne une origine. C’est le mécanisme même qui a permis le passage des lois de Nuremberg (exclusion institutionnelle) à la violence de masse.
  3. La déshumanisation sociale : Inspirée par les rhétoriques de type « Radio Mille Collines », cette phase rend l’agression socialement acceptable, voire nécessaire, aux yeux d’une population dont on a saturé l’esprit de peurs irrationnelles. Face à ces mécanismes, la seule réponse viable réside dans une réaffirmation intransigeante des valeurs républicaines et de la dignité humaine.

5. Note d’alerte institutionnelle : Mesures pour un Patriotisme Civique

Pour stopper l’érosion de notre cohésion sociale, l’État et la société civile doivent coordonner une réponse systémique. Voici les piliers de cette ingénierie de la résilience :

Justice et Application de la Loi
  • Fermeté impartiale : L’État doit sanctionner les fraudes administratives ou commerciales avec rigueur, mais sans distinction d’origine. La sanction doit demeurer individuelle pour ne jamais nourrir le discrédit collectif. C’est le pilier de la confiance envers les institutions.
  • Sécurité juridique : Garantir que tout étranger en situation régulière jouisse d’une protection totale, réaffirmant ainsi que le Sénégal est un État de droit et non de privilèges ethniques.
Régulation des Médias et Numérique
  • Lutte contre l’infodémie de la haine : Mettre en place une veille rigoureuse contre la désinformation sur les réseaux sociaux. La liberté d’expression ne saurait couvrir l’incitation à la violence ou le harcèlement communautaire.
  • Responsabilisation des leaders d’opinion : Inciter les autorités religieuses et coutumières à porter un discours de désamorçage, car la parole publique est le premier rempart contre la barbarie.
Éducation et Dialogue
  • Promotion du Métissage Universel : mieux intégrer dans les programmes scolaires l’histoire de la longue durée (Empire du Mali, Sénégambie) pour démontrer que notre diversité est notre structure fondamentale.
  • Comités locaux de veille citoyenne : Créer des espaces de médiation de proximité pour détecter les tensions locales et les résoudre par le dialogue avant qu’elles ne soient instrumentalisées par des entrepreneurs de la haine.

6. Conclusion : Choisir le Métissage Universel

Le métissage universel n’est pas une abdication de la souveraineté, mais la célébration de notre identité profonde. De l’Empire du Mali aux espaces de circulation de la Sénégambie, l’histoire nous enseigne que les sociétés les plus résilientes sont celles qui transforment leur pluralité en levier de puissance. Une nation forte n’est pas celle qui cherche la pureté dans l’exclusion, mais celle qui reconnaît en chaque étranger un miroir de sa propre trajectoire historique. Le Sénégal doit choisir son modèle : celui du repli et de la peur, ou celui de l’ouverture et de l’intelligence collective. La force d’une nation réside dans sa capacité à transformer sa diversité en richesse commune, garantissant à chaque individu, quelle que soit son origine, une égalité de dignité devant la loi.

Papier signé par Cercle de réflexion pour le Sénégal – Xeltu sunum Rew

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Guinée : le silence des consciences face à la déchéance politique et morale

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Alors que la Guinée est plongée dans l’émotion après la mort de Mamadou Djouma Bah, décédé à la suite de son placement en détention, que l’opinion est profondément choquée par la diffusion de vidéos de violences sexuelles et que les disparitions forcées continuent d’endeuiller de nombreuses familles, Cellou Mandela Diallo s’interroge sur la responsabilité des consciences face à ce qu’il considère comme une profonde déchéance politique et morale.

Au-delà des clivages partisans, il appelle les intellectuels et les autorités morales et spirituelles à rompre le silence et à défendre la vérité et la dignité humaine avant qu’il ne soit trop tard.

Qui sifflera la fin de la récréation ?

Les consciences d’une nation ne se reconnaissent pas à la place qu’elles occupent (imams, présidents de coordinations régionales, chercheurs ou autres), elles se reconnaissent au courage avec lequel elles défendent la vérité lorsque celle-ci devient inconfortable.

Combien de drames faudra-t-il encore avant que les consciences ne s’éveillent ? Combien de disparitions forcées, de morts en détention, de victimes de violences sexuelles et de libertés sacrifiées faudra-t-il encore avant que la République retrouve le sens de ses propres principes ?

La mort de Mamadou Djouma Bah, élève de 17 ans, après son placement en détention dans une affaire de fraude au baccalauréat, a profondément bouleversé l’opinion. Au-delà des circonstances précises de ce drame, qui devront être établies avec toute la rigueur nécessaire, une question me taraude particulièrement l’esprit : que devient notre République lorsque des citoyens, mineurs, entrent en prison sous la protection de l’État et que leur sort suscite de si graves interrogations ?

Comme si cela ne suffisait pas, les disparitions forcées continuent de plonger des familles dans une attente insoutenable, tandis que les violences sexuelles se multiplient avec une brutalité qui heurte la conscience collective. À force d’accumuler les tragédies, je me demande s’il s’agit d’une simple crise politique ou si au contraire nous assistons à une déchéance plus profonde de notre conscience nationale.

Une République n’attend pas seulement de ses institutions qu’elles gouvernent. Elle attend aussi de ses consciences qu’elles veillent.

Les consciences n’exercent pas le pouvoir politique. Elles lui rappellent ses limites. Elles rappellent que la force ne crée jamais le droit, que la raison d’État ne saurait justifier l’injustice et que la dignité humaine demeure la frontière que nul pouvoir ne devrait franchir. Elles sont la mémoire vivante des principes lorsque les circonstances invitent à les oublier.

Depuis près de sept décennies, notre pays semble condamné à revivre les mêmes drames sous des formes différentes. Le camp Boiro, les massacres de janvier-février 2007, le massacre du 28 septembre 2009 et, aujourd’hui, les disparitions forcées constituent autant de blessures qui continuent de marquer notre mémoire collective. Chaque époque possède son contexte, ses acteurs et ses responsabilités. Pourtant, une même constante traverse notre histoire : chaque fois que la dignité humaine recule, la République s’affaiblit.

Le véritable enseignement de cette histoire n’est pas de raviver les rancœurs ni de distribuer les fautes entre les générations. Il est de comprendre que le silence des consciences a toujours un coût. Et ce coût, la Guinée l’a payé trop souvent, trop longtemps et trop cher.

Face aux disparitions forcées, des familles vivent dans l’attente, sans savoir si leurs proches sont encore en vie. Face aux décès qui se multiplient dans les établissements pénitentiaires, une interrogation finit par hanter les esprits : nos prisons remplissent-elles encore leur mission de justice ou sont-elles en train de devenir les antichambres de la morgue ? Face aux violences sexuelles qui bouleversent régulièrement l’opinion, notamment lorsqu’elles visent des enfants, le sentiment s’installe que la société tout entière est en train de perdre ses repères.

Le plus inquiétant n’est peut-être pas la succession de ces drames, mais plutôt le risque que nous finissions par nous y habituer.

Car une société ne s’effondre pas seulement lorsque la violence progresse. Elle s’affaiblit lorsque cette violence cesse d’indigner.

C’est précisément à ce moment que les consciences deviennent indispensables.

Toute République repose sur un équilibre fragile : les institutions gouvernent, les consciences veillent. Les premières organisent la vie de la cité ; les secondes rappellent que le pouvoir ne trouve sa légitimité que dans le respect des principes qui protègent la dignité humaine.

Cette responsabilité ne consiste pas à conquérir le pouvoir ni à arbitrer les débats partisans. Elle consiste à dire le juste lorsque la force prétend s’y substituer, à défendre la vérité lorsqu’elle devient inconfortable et à rappeler que la justice n’est pas une faveur accordée par les gouvernants, mais un droit dû à chaque citoyen.

Toute tradition républicaine repose sur une idée simple : la parole publique engage.

Montesquieu voyait dans la vertu le principe même de la République. Rousseau rappelait qu’une société commence à se corrompre lorsque les lois et les engagements cessent d’obliger ceux-là mêmes qui les ont proclamés. C’est précisément dans ces moments que les consciences prennent toute leur importance.

À cet égard, les prises de parole du cardinal Robert Sarah rappellent avec constance que la dignité humaine, la vérité et la fidélité à la parole donnée ne sauraient être sacrifiées aux intérêts du pouvoir. Le courage de l’écrivain Tierno Monénembo mérite également d’être salué. Malgré les critiques et les menaces, il continue de faire entendre une voix libre, rappelant que le premier devoir d’une conscience est de demeurer fidèle à la vérité.

Dans un pays où l’islam est la religion de la très grande majorité des citoyens, les responsables religieux musulmans portent eux aussi une responsabilité historique. Leur mission n’est pas de choisir un camp politique. Elle est d’éclairer les consciences chaque fois que la justice, la vérité ou la dignité humaine sont mises à l’épreuve. Leur parole peut réconforter les victimes, interpeller les gouvernants et rappeler à toute la Nation qu’aucune autorité n’est au-dessus des exigences morales qui fondent la paix et la cohésion d’un peuple.

Les responsables religieux ne sont pas les gardiens d’un pouvoir.

Ils sont les gardiens d’une conscience.

Et lorsque les consciences vacillent, le silence des autorités morales devient lui-même un message. Il est important de rappeler que les gouvernements passent, les régimes se succèdent, mais les principes qui fondent la République doivent demeurer.

La Guinée ne manque ni d’intelligence, ni de femmes et d’hommes de conviction, ni d’autorités morales capables d’éclairer la Nation. Ce qui lui manque aujourd’hui, c’est peut-être une parole collective suffisamment forte pour rappeler que certaines limites ne peuvent être franchies sans mettre en péril l’âme même de la République.

Les générations futures ne nous demanderont pas seulement qui gouvernait. Elles nous demanderont ce que nous avons fait lorsque la vérité, la justice et la dignité humaine étaient mises à l’épreuve.

Rappelons que les tragédies ne commencent jamais uniquement par la violence ou la brutalité. Elles deviennent possibles lorsque les consciences renoncent progressivement à leur devoir de vigilance.

Une République ne meurt pas le jour où le droit est violé. Elle commence à s’effondrer le jour où cette violation ne trouble plus les consciences de la nation.


Par – Cellou Mandela Diallo

Étudiant guinéen en master de philosophie politique à l’Université de Paris-Sorbonne, responsable de la cellule de communication de la Coalition des Étudiants Leaders de Guinée.

 

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Zéro plastique en Guinée : une décision courageuse qui mérite une stratégie à la hauteur

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Par Alpha Mamoudou Danda Diallo, expert en entrepreneuriat et accompagnement des jeunes entrepreneurs

Le 26 mai 2026, le Ministère de l’Environnement et du Développement Durable a publié un communiqué réaffirmant avec fermeté l’application du Décret D/2024/0172/PRG/CNRD/SGG du 21 septembre 2024, portant interdiction totale des emballages et objets en plastique à usage unique en Guinée.

À compter du 20 septembre 2026, plus aucune tolérance : la fabrication et la distribution commerciale de ces produits seront définitivement bannies du territoire national.

Je salue cette décision. Sincèrement et sans réserve.

Conakry étouffe sous les sachets. Nos caniveaux en sont saturés. Nos cours d’eau en portent les stigmates. Nos enfants grandissent dans des quartiers où le sol disparaît sous une couche de polyéthylène. Cette réforme est non seulement nécessaire, mais urgente.

Le ministre Djami Diallo a raison de hausser le ton, et je l’en félicite.

Mais je veux aussi, en citoyen engagé pour l’entrepreneuriat en Guinée, apporter ma contribution à ce chantier collectif. Le ministre lui-même y invite. Et ma contribution tient en une conviction simple : interdire sans accompagner, c’est condamner sans jugement.

La force du décret et la fragilité de son silence sur les alternatives

Depuis septembre 2024, le MATD réitère l’interdiction à plusieurs reprises. Les communiqués se multiplient. Les appels aux sanctions aussi. Et pourtant, près de deux ans après, les sachets persistent sur les marchés, dans les rues, dans les mains de nos compatriotes. Pourquoi ?

Pas par mauvaise volonté. Pas par défiance. Mais parce qu’interdire sans proposer une alternative accessible et abordable, c’est demander à des gens de respirer sans air.

Un commerçant qui emballe ses denrées, une mère qui achète l’eau de ses enfants en sachet à 500 francs, un petit industriel qui emploie cinq personnes dans une unité de production d’eau : tous ces acteurs n’ont pas encore de plan B identifié, formalisé, financé.

« Si l’État pouvait trouver une solution alternative, ce serait une bonne chose. Ce n’est pas facile, mais avec une bonne sensibilisation, beaucoup finiront par y adhérer. Nous sommes dans un pays où la majorité des gens n’ont pas les moyens d’acheter de l’eau en bouteille, alors que les sachets de 500 GNF sont accessibles à tous. »

Ce citoyen anonyme dit, en une phrase, ce que beaucoup pensent. La disposition à changer existe. Ce qui manque, c’est la passerelle.

Un tissu économique entier est concerné et il mérite mieux que le silence

Pour mesurer les enjeux réels de cette transition, il faut regarder l’économie du plastique en face, telle qu’elle existe aujourd’hui en Guinée.

Prenons le seul secteur de l’eau en sachet. L’Union des Producteurs d’Eau Minérale de Guinée (UPEMGUI) estime à environ 3 000 le nombre d’unités de production recensées sur l’ensemble du territoire national.

Avec une moyenne de cinq employés par unité, ce sont potentiellement près de 15 000 emplois directs qui sont exposés à cette transition, sans compter les activités connexes : distribution, conditionnement, transport, vente au détail.

Mais l’eau en sachet n’est qu’un fragment du tableau. Le plastique à usage unique irrigue une chaîne économique bien plus large : marchés, restaurants, pharmacies, petits transformateurs agroalimentaires, entreprises industrielles et producteurs d’emballages.

Ces entreprises sont des employeurs réels, avec des investissements substantiels et des savoir-faire industriels qu’on ne peut simplement effacer par décret.

« Nous plaidons pour l’assainissement du marché sans destruction d’emplois. Des solutions existent pour encadrer le secteur tout en préservant les acquis sociaux. »

Ce que l’Afrique nous enseigne : interdire et accompagner, les deux ensemble

La Guinée n’est pas la première sur ce chemin. Elle peut apprendre des expériences vécues sur le continent, avec leurs succès et leurs limites.

Le Rwanda est la référence incontestable. En 2008, le pays des mille collines bannit les sacs plastiques. Résultat : Kigali est aujourd’hui considérée comme l’une des villes les plus propres d’Afrique.

Mais le Rwanda n’interdit pas seulement. Il accompagne la loi par une taxe environnementale, un programme de collecte obligatoire à la charge des producteurs et des incitations à la production locale d’alternatives.

Le Ghana choisit également une approche structurée, avec une feuille de route nationale visant à réduire les emballages plastiques et à rendre les alternatives durables commercialement viables.

Au Burkina Faso, au Ghana, au Sénégal et même en Guinée, des initiatives démontrent que la transition est possible. De jeunes entrepreneurs produisent déjà des emballages biodégradables, en papier, en tissu ou à partir de matières locales.

Trois propositions concrètes pour que l’interdiction devienne une opportunité

1. Appliquer le principe « pollueur-payeur » pour financer la transition

L’État pourrait instaurer, dans une phase intermédiaire, une taxe environnementale progressive sur la production et les importations de plastiques à usage unique.

Cette taxe permettrait de décourager les pratiques actuelles tout en alimentant un Fonds de Transition Écologique destiné à financer les alternatives : équipements, startups d’emballages biodégradables et jeunes entrepreneurs engagés dans les solutions de substitution.

2. Créer une filière nationale de transformation du plastique collecté

Le plastique qui circule en Guinée n’est pas seulement une nuisance : c’est aussi une matière première.

Des entreprises africaines transforment déjà les déchets plastiques en pavés, matériaux de construction ou granulés réutilisables. L’État peut identifier, référencer et accompagner les initiatives locales pour construire une filière formelle de collecte et de valorisation.

3. Accompagner la reconversion des entrepreneurs du plastique

Les petits producteurs d’eau, fabricants d’emballages, jeunes commerçants et industriels du secteur ne doivent pas être laissés seuls face à l’échéance de septembre 2026.

Un programme de reconversion, co-piloté par le Ministère de l’Environnement, le Ministère du Commerce et l’APIP, devrait proposer un diagnostic, un plan de migration vers des alternatives et un accès facilité au financement.

La Guinée a l’opportunité de faire de cette interdiction un accélérateur d’entrepreneuriat vert

L’interdiction du plastique à usage unique est, en soi, un acte politique courageux. Dans un pays où les filières informelles sont massives, où les habitudes de consommation sont profondément ancrées, imposer ce changement demande une volonté ferme. Le gouvernement guinéen l’a.

Mais la réussite de cette réforme ne se mesurera pas au nombre de communiqués publiés ni à la sévérité des sanctions annoncées. Elle se mesurera à la capacité des Guinéens à trouver, dans leurs marchés, leurs ateliers et leurs rues, des alternatives réelles, accessibles et abordables.

Elle se mesurera aussi à la capacité des entrepreneurs qui vivent du plastique à se réinventer et à rester debout.

La Guinée a l’avantage de pouvoir apprendre du Rwanda, du Ghana, du Burkina Faso et du Kenya. Elle a aussi une jeunesse entrepreneuriale créative, déjà à l’œuvre sur des solutions alternatives, qui n’attend qu’un signal clair et un appui tangible pour passer à l’échelle.

Ce signal, c’est au gouvernement de le donner, non pas en publiant un nouveau communiqué, mais en lançant un programme concret d’accompagnement de la transition.

Interdire, oui. Mais construire le monde d’après, c’est encore plus urgent.

Alpha Mamoudou Danda Diallo
Expert en entrepreneuriat et accompagnement des jeunes entrepreneurs

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