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Récit d’un voyage à Conakry (Par Abdoul Karim Diallo)

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[Attention: texte un peu long]

20h20, atterrissage à l’Aéroport International de Conakry, de loin à l’approche, on est vite attiré par les cours d’eau qui longent la piste d’atterrissage, mais aussi par des petites maisons en forme de cube, ce sont les petites maisons qui forment le quartier populaire de Gbessia près duquel est situé l’aéroport.
À la descente d’avion, une chose nous interpelle vite, le nombre d’agent de sécurité, militaires et policiers postés là. ‘’De façon officielle’’, c’est pour maintenir les mesures de distanciation sociale. Une vingtaine d’agents pour à peine une centaine de voyageurs. Occupé à chercher mon passeport pour passer le poste de police, un agent sur un ton martial nous martèle : eh vous là-bas restez dans le rang! Je regarde derrière moi, c’est à une vielle dame qui a l’air fatigué qu’on s’adresse. En effet on se dit bienvenue en Guinée. Cela faisait longtemps mais tu t’y habitueras vite! De toute évidence, j’ai tout intérêt à faire profil bas parce que je n’ai besoin d’aucune embrouille.
Quand on sort de l’aéroport de Conakry on est un peu perdu, effaré, même si (ce qui est dans mon cas), nous sommes nés ici et avons grandi ici. On est instantanément accueilli par cette odeur fortement désagréable et acre de dioxyde de carbone. Un mélange de fuite d’essence, de fumé d’échappement, mais aussi de ce nuage de poussière qui se perçoit même en ce début de soirée de ce mois de février. S’ajoute à cela les odeurs provenant l’accumulation sauvage des déchets dans les caniveaux le long de la voirie.
Le masque sert bien à autre chose ici qu’à lutter contre la Maladie.
J’avais entendu que les services de nettoyages de la ville faisaient des progrès, je n’en ai rien vu de tel!
Un monsieur qui m’accompagnais ou qui me suivais sans ma demande jusqu’à la sortie du hall d’arrivé me réclame acharnement et d’une manière éhontée le prix de l’eau, ” yé saré”, formule de corruption pour ceux qui ne sont pas initiés! Je viens de me rappeler j’avais oublié.
Un désordre hallucinant se trimballe sous nos yeux, c’est à peine si on se sent pas de suite agressé par les taxis et autres propositions Cela ne tiens qu’à notre interprétation du mot agression, perso je le sentais. Qu’à cela ne tienne, j’ai dans mon cas eu la chance de retrouver rapidement mon cousin venus me chercher. Notre trajet fut ponctué par une conversation sur l’actualité du pays.

De temps en temps, à intervalle presque régulier on est rappelé à la réalité par les nids de poule qui se répande tout au long de la route. «L’autoroute» tenez-vous bien! Sur tous les ronds-points presque, et sur pas mal d’autres endroits de la plus grande route de la capitale! «lawongol modja» je fais remarquer à mon cousin « la wol alla koto» me réplique t-il.

J’ai eu à travers ce chemin de retour à la maison poser le premier regard sur l’état du pays. Le premier constat est alarmant à l’image d’une partie de cette route. La dégradation des infrastructures est ahurissante, l’anarchie est visible partout, elle est totale. L’absence d’ordre est flagrante et le service de maintien d’ordre routières inefficace et inopérant. La corruption est, on le perçoit vite le maître mot.
– J’ai pu percevoir d’un simple coup d’œil la détresse des gens, la colère normale des usagers, la démission de l’état, des scènes et pratiques d’une autre époque ou des policiers tapis à l’ombre aux aguets et à l’affût du moindre couac pour venir réclamer à cors et à cris des papiers à des citoyens usagers. Un moyen de les extorquer des sous et les renvoyer Manu militari finir les discussions entre les 2 parties.
– J’ai pu percevoir le mépris de certaines personnes qui montrent des signes d’aisance matérielle face à des pauvres gens. La violence verbale face à ceux qui sont là pour se démerder afin de survivre et de s’assurer son pain quotidien.
– Le manque d’éducation d’une franchise de la population est vite apercevable.
J’ai vu pour ne pas faire suivre une litanie de mauvais constat, le résultat des 10 années de gouvernance du régime actuel.
Qu’est ce qui a changé me demandais-je?!
Je connais bien cet aéroport, ou du moins la route qui y mène. Quand je faisais mes études à l’Université Kofi Annan de Guinée en 2008, j’y venais presque chaque soir avec mon cousin pour faire des recherches sur internet dans le bureau de mon tuteur. Il était un des directeurs à l’aéroport. Nous étions dans les débuts de l’informatique à grande échelle en Guinée, et on avait cette chance d’aller passer la nuit dans son bureau pour faire des recherches sur internet.
Qu’est ce qui a changé ? je me souviens qu’à l’époque, les panneaux solaires sur l’autoroute étaient lumineux, pour la plus part en tout cas! Qu’a-t-on fais de l’entretien? Quid de la pérennisation?
Je me souviens que le décor au sortir de l’aéroport ressemblaient un tant soit peu à quelque chose une petite ville moyenne avec un visage, mais qui était loin de cette cacophonie, de cette laideur, et de ce tohu-bohu que je constate ce soir.
Le décor ce soir, Un mélange de constructions on dirait pour certaines des riches demeures californiennes, pour d’autres des maisons asiatiques et pour d’autres des architectures à la française, sauf que pour tout ça, ce n’est aucunement ça ! On aurait dit une énorme contrefaçon à ciel ouvert tape à l’œil, je passe… il n’y a jamais eu de service qualité et contrôle dans le pays, pas de plan d’urbanisation, on a l’air de penser, les dégâts futurs sur l’urbanisme ça n’existera p-è pas crois-t-on ici, où je ne sais pas, je ne suis pas au courant de ce qu’ils pensent.

Le lendemain j’empruntais la route le prince pour aller saluer ma belle-famille vers Hamdallaye, cette route qui, j’étais heureux autrefois d’emprunter et d’arpenter quand je partais étudiant faire mes quelques courses du quartier Cosa vers la ville, ne ressemble plus à pas grand-chose aujourd’hui! J’ai eu le dur vécu de passer entre la cimenterie et et Hamdallaye un plus de 2 heures de bouchons, un peu plus de 9km de tronçon! Aujourd’hui encore ça va un peu s’écrie le chauffeur de la famille. Il n’y a pas de délégation ou de visiteur venant de l’étranger! Pour tout dire l’état des routes ressemblent vraiment à des restes de scènes de guerres, tout est en lambeau, le tohu-bohu et capharnaüm qui s’entre mêle dis à peine son nom. La salve de destruction des maisons et édifices privés rajoute son lot de misère à la scène.

Dans les ronds-points il y a 2 réactions possibles, soit on est zen à l’extrême, et d’ailleurs plus qu’un bouddhiste mahayana donc on en rit, ou on sourit, ou on est trop attentif et alarmiste comme j’ai tendance à l’être et on est stupéfait 😧 et voir même un peu peur. J’ai eu peur pour tout avouer. L’état du pays face au reste du monde fait peur à tout consciencieux.

Qu’a-t-on fais depuis 10 ans, je me pose comme question. J’ai aperçu de loin sur mon chemin de retour le fameux Sheraton, les 2 tours jumelles et j’ai vu lors de mon passage en ville, l’hôtel Kaloum, puisque j’ai résidé quelque nuits à la Riviera royale qu’on ne me décris plus donc. Est-ce à cela que se résume 10 années d’investissements. J’avoue je ne comprenais pas trop, tant j’aurais souhaité voir ce changement dont on parle souvent à ceux qui sont à l’extérieur du pays.
Pour l’instant j’attends. En mon for intérieur j’aurai tellement aimé voir plus! Hélas!
La dégradation du bâtiment abritant l’assemblée nationale n’a d’égale que l’insolence des voitures 4*4 qui stationnent devant.
Vers le palais du peuple, un des soirs de la ville, vite dans ma tête des interrogations me saisissent, un calcul approximatif :
– Que fais-t-on des 70 millions de tonnes de bauxites par an soit 5milliards 250 millions si la tonne est à 15$, pour ces 5 dernières année ! Qu’en a fait l’état guinéen?

– Qu’a-t-on fais des 700M$, de Rio Tinto ?

– Que feront-ils des 148 millions de prêt du FMI au compte du PPTE recent ?
Qu’advient des 14 milliard de dollars de SMB Wining ?
Que fais l’état guinéen des 20 milliard de $ de prêt de cadre de la chine ?
Que fait-il des millions de dollars des recettes portuaires et douaniers?
Qu’on-t-il fait de ?
Qu’on-t-il fait de … ?
Et que sais-je encore!
Autant d’interrogation dans ma tête!
– Il est évident que les dirigeants actuels doivent des comptes à ce peuple!
– Il est évident que les dirigeants actuels pour le plus grand nombre si peu sensés soient ils doivent éternellement baissés leur regards face à leurs fils et filles biologiques.
– Il n’y a aucun orgueil à dire je suis fils d’anciens ministre de ce régime! A quelques petites exceptions près. C’est une Absolue honte.
– Il est évident que les dirigeants actuels de ce pays n’ont aucune honte sinon finiraient par poser purement et simplement leur démission. Tant l’échec est retentissant.
– Il est évident que ce peuple s’est battu, mais qu’il est à présent à tout bout de champs définitivement résigné, je dis cela je ne vis pas là-bas !
Mais je suis sûr que ce que j’ai vu n’a aucun sens pour toute personne qui verrait de façon normale.

J’ai presque en une semaine subi de traumatisme à chaque mètre carré foulé par ce que je vois et vis que j’en ai plus subi ces dernières années. La corruption, un exemple: Pour recevoir un certificat attestant de positivité suite à un test de la maladie, il faut faire intervenir un « sabou» connaissance ou personne sensée faciliter une affaire, jusque-là pour dire! Et cela est normale ici. Et souvent ce dernier reçoit une contrepartie de son service.
Pour moi, J’ai terminé mon séjour par me reposer à l’intérieur du pays. Une anecdote drôle dont je ris à ris à mon retour, ce que j’ai dû me résoudre à oublier, mes merci, bonne journée, au revoir, auxquels je suis pourtant très familier et attaché.

Un chemin long me mena à l’intérieur du pays. 6h pour 112 km de piste et son lot de calvaire. Un champ pour ne pas dire une route qui s’apparente plus à un décor martien renvoyés par des rover d’exploration qu’une route nationale, aujourd’hui, en 2021. Bref je quittai Conakry à midi pour arriver vers 18h et demie à Kindia! On peut aisément imaginer! Au moins une fois arrivée un paysage magnifique et un décore idyllique m’y attendais de quoi et besoin y était de retrouver un peu de calme et sérénité.
Ce séjour, je ne suis pas prêt à l’oublier de sitôt.

Abdoul Karim Diallo

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Wi-Fi zones en Guinée : entre régulation nécessaire et réalité du terrain, comment avancer ensemble ?

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Par Boubacar Diallo

Face à l’interdiction des « Wi-Fi zones » non autorisées par l’ARPT, une question centrale se pose : comment concilier régulation du secteur et réalité socio-économique des milliers de Guinéens qui en dépendent ?


Le 30 mars 2026, l’Autorité de Régulation des Postes et Télécommunications (ARPT) a publié un communiqué rappelant que l’installation et l’exploitation de « Wi-Fi zones » sans autorisation préalable sont interdites sur l’ensemble du territoire guinéen, conformément à la loi L/2015/018.

Le régulateur appelle à la cessation immédiate de ces activités et se réserve le droit d’appliquer des sanctions.

Ce communiqué est légitime. La régulation des télécommunications est une prérogative de l’État, et les questions de sécurité des données, de qualité de service et d’interférences radio sont des préoccupations sérieuses.

Mais une question demeure : que fait-on concrètement pour les milliers de Guinéens qui dépendent de ces Wi-Fi zones, à la fois ceux qui les exploitent et ceux qui les utilisent ?

Une réalité que les chiffres ne peuvent ignorer

Les Wi-Fi zones ne sont pas apparues par hasard. Elles répondent à un déséquilibre profond entre l’offre des opérateurs et les moyens de la population.

Un abonnement Internet fixe chez un Fournisseur d’Accès Internet (FAI) coûte en moyenne 490 000 GNF par mois, soit souvent l’équivalent d’un revenu mensuel.

À l’inverse, une Wi-Fi zone de quartier propose un accès 24 heures pour environ 5 000 GNF. Pour beaucoup, ce n’est pas un luxe, mais le seul moyen d’accéder à Internet.

Ces zones permettent de chercher un emploi, suivre des formations en ligne ou rester en contact avec la diaspora.

Derrière chaque Wi-Fi zone se trouve aussi un jeune entrepreneur, qui a investi, appris et créé une activité économique locale.

Ce que le communiqué ne dit pas

Si la loi est claire, les solutions concrètes le sont beaucoup moins.

  • Comment se régulariser ?
  • Quels sont les coûts réels ?
  • Existe-t-il un statut intermédiaire ?

Devenir FAI implique :

  • Création d’une entreprise (souvent une SARL)
  • Dépôt d’un dossier technique
  • Homologation du matériel
  • Raccordement au backbone national

Le coût total peut atteindre 25 000 à 45 000 USD, avec un minimum d’environ 18 millions GNF par mois pour la bande passante.

Un niveau inaccessible pour la majorité des jeunes opérateurs actuels.

Des modèles qui fonctionnent ailleurs

D’autres pays africains ont trouvé des solutions pragmatiques :

  • Kenya : intégration des revendeurs informels comme agents agréés (modèle Poa Internet)
  • Bénin : régularisation progressive avec accompagnement
  • Nigeria : réseaux communautaires avec Internet plus rapide et moins cher

Le principe est simple : intégrer plutôt que réprimer.

Des pistes concrètes pour la Guinée

1. Créer un statut d’agent ou distributeur FAI

Permettre aux opérateurs locaux de distribuer légalement Internet sans devenir FAI.

2. Encourager les partenariats avec les FAI

Transformer les Wi-Fi zones en points de distribution officiels.

3. Accompagner la régularisation

Mettre en place une transition progressive avec formation et sensibilisation.

4. Adapter les coûts

Créer des tarifs accessibles aux micro-opérateurs pour élargir la base légale.

L’enjeu : fiscalité ou marché informel

Aujourd’hui, les Wi-Fi zones informelles échappent totalement à la fiscalité.

En les intégrant dans un cadre légal, l’État pourrait capter entre 20 % et 30 % de recettes fiscales sur chaque transaction.

À l’inverse, une interdiction sans accompagnement risque de renforcer le marché clandestin, sans bénéfice pour l’État ni protection pour les utilisateurs.

Un appel au dialogue

Ce débat n’oppose pas les acteurs : il appelle à une solution commune.

L’État veut réguler. Les jeunes veulent travailler. Les citoyens veulent un Internet accessible.

Ces objectifs sont compatibles.

La Guinée dispose des infrastructures, des talents et d’un régulateur capable d’accompagner cette transition.

Il reste à construire un cadre adapté — un pont entre la régulation et la réalité du terrain.


À propos de l’auteur :
Boubacar Diallo est entrepreneur dans le secteur des technologies. Il s’intéresse aux télécoms, à l’intelligence artificielle et à la FinTech.

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Guinée : pour un guichet unique de financement du secteur privé

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Le prochain chantier de la refondation

Par Alpha Mamoudou Danda Diallo

Les autorités guinéennes ont engagé depuis début 2026 une restructuration courageuse de l’appareil gouvernemental. Réduction du nombre de ministères, regroupement des départements par cohérence sectorielle, création de l’Agence Guinéenne de Développement : les signaux sont forts. Mais il reste un chantier majeur, encore intact : celui du financement du secteur privé.

Des réformes qui vont dans le bon sens

Il faut le reconnaître : la nouvelle architecture gouvernementale traduit une vision. Regrouper les départements de l’éducation sous un seul ministère, fédérer les agences de l’emploi et de l’entrepreneuriat au sein d’un même ensemble, c’est poser les bases d’une action publique cohérente. Fini les doublons, fini les structures qui se marchent sur les pieds.

La création de l’Agence Guinéenne de Développement (AGD) est particulièrement révélatrice de cette ambition. Inspirée du modèle rwandais, l’AGD rassemble des établissements publics longtemps dispersés dans une chaîne de valeur unique.

C’est une volonté politique forte. Elle mérite d’être saluée et soutenue. Mais il faut aller plus loin.

Un écosystème où le financement reste le verrou principal

En Guinée, l’accès au financement n’est pas un obstacle parmi d’autres. C’est le verrou. Le secteur bancaire classique reste largement fermé aux PME et aux jeunes entrepreneurs. Les exigences de garantie sont disproportionnées. Les taux d’intérêt sont très élevés.

La microfinance, bien que plus proche du terrain, ne répond pas aux besoins de financement de croissance.

Dans ce contexte, les fonds publics sont souvent le seul levier réaliste pour les entrepreneurs.

Plusieurs fonds, aucune coordination

Aujourd’hui, l’État guinéen dispose de plusieurs mécanismes publics : FONIJ, FODA, FODIP, ainsi que les programmes de partenaires comme le PNUD, Enabel ou la Banque Mondiale.

Chaque fonds a ses propres critères, procédures et outils. Aucune base de données commune. Aucune vision globale.

Le coût de la dispersion : iniquité, opacité, déperdition

La dispersion des financements crée de l’injustice. Certains bénéficient de plusieurs financements, tandis que d’autres n’en obtiennent aucun.

Elle alimente également la méfiance envers les institutions et encourage une logique de « chasse aux subventions ».

L’entrepreneur guinéen mérite un interlocuteur unique

Aujourd’hui, un entrepreneur doit naviguer entre plusieurs dispositifs, comprendre leurs différences et déposer plusieurs dossiers.

Ce système pénalise surtout les entrepreneurs ruraux et les moins informés.

La proposition : un guichet unique national de financement

La solution est de coordonner les fonds à travers un guichet unique national.

L’entrepreneur est orienté vers le bon dispositif selon son profil, avec la possibilité de combiner plusieurs financements pour un même projet.

Une base de données nationale garantit la transparence et l’équité.

Ce que l’État y gagne

Un guichet unique permet un meilleur pilotage des investissements, une meilleure transparence et une crédibilité accrue auprès des partenaires internationaux.

Appel aux autorités : finir ce qui a été commencé

La Guinée a déjà montré sa capacité à réformer. Il est temps d’appliquer cette logique au financement du secteur privé.

C’est une question d’efficacité, d’équité et de crédibilité.

Alpha Mamoudou Danda Diallo

Expert en accompagnement des entreprises et structuration de l’écosystème entrepreneurial guinéen

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Maires de Guinée : gouverner sans salaire (Par Sally Bilaly SOW)

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À la veille du double scrutin communal et législatif, le statut des élus communaux appelle à une réforme urgente que les pouvoirs successifs ont évitée depuis 1991.

Un membre d’un exécutif communal échu en 2024 et un membre de la Délégation Spéciale en fin d’exercice se sont vu refuser un visa parce qu’ils détenaient un passeport ordinaire. Des membres du Conseil National de la Transition (CNT) bénéficient, eux, de passeports diplomatiques. Ce paradoxe illustre, mieux que n’importe quel texte de loi, la fracture que la Guinée entretient depuis plus de trente ans entre ses élus nationaux et ses élus locaux.

À moins de deux mois des scrutins municipal et législatif du 24 mai 2025, la question du statut et de la rémunération des maires, conseillers communaux et potentiellement des conseillers régionaux ne peut plus être éludée.

Une décentralisation fondée sur des textes et non sur des moyens

L’acte fondateur remonte au 22 décembre 1985, lorsque le feu général Lansana Conté s’engageait à jeter les bases de la décentralisation. La Constitution du 23 décembre 1990 consacrait l’existence des collectivités locales et posait les contours de l’administration territoriale. Mais ses articles 89 et 90, qui délimitaient la frontière entre gestion décentralisée et gestion déconcentrée, ne précisaient pas le statut des maires ni des conseillers.

Les premières élections communales de 1991 donnaient corps à cette ambition. Une série de textes structurants suivit : délimitation des communes (1989), organisation des CRD (1990), création des 33 communes de l’intérieur (1991). En janvier 2003, Lansana Conté recommandait d’approfondir la démarche en dotant les collectivités de moyens supplémentaires. Sur le papier, l’édifice paraissait solide. Dans les faits, le pouvoir de substitution et d’annulation conféré à l’autorité de tutelle n’a jamais cessé de brider la libre administration locale.

Le Code des collectivités de 2006 : des garanties formelles, un vide financier

Le Code des collectivités locales de 2006 représente une avancée réelle. Il confère aux communes trente-deux compétences et renforce les mécanismes de participation citoyenne. Sur le statut des élus, les articles 46 à 56 établissent des protections formelles : protection contre le licenciement pour les conseillers salariés, possibilité de détachement pour les fonctionnaires, remboursement de frais sur justificatifs.

Mais la rémunération est traitée avec une ambiguïté révélatrice. L’article 53 de code dispose que « les fonctions de conseiller sont gratuites », renvoyant à un décret le soin de fixer les indemnités maximales. Ce décret a-t-il été pris ? Les articles 54 et 55 subordonnent le versement des indemnités à l’accomplissement effectif du mandat – condition juste en théorie, inapplicable lorsque les montants en jeu n’atteignent pas le seuil du salaire minimum.

La révision du code n’est intervenue qu’à la veille des élections de 2018. Cette version révisée ramenait les domaines de compétences de trente-deux à quatorze, amorçant une recentralisation du pouvoir, tout en attribuant davantage d’attributions aux conseils régionaux.

Le Code de 2017 et le conseil régional : une institution fantôme

Le Code des collectivités locales de 2017 constitue un tournant ambigu dans l’histoire de la décentralisation guinéenne. D’un côté, il réduit de trente-deux à quatorze les domaines de compétences transférés aux communes, signant un net recul de l’autonomie communale acquise depuis 1991. De l’autre, il consacre formellement le conseil régional comme nouvel échelon de gouvernance territoriale, doté d’attributions propres en matière de planification du développement, de coordination des investissements et de gestion des ressources naturelles à l’échelle régionale.

Sur le papier, cette architecture est cohérente : en concentrant certaines compétences au niveau régional, le législateur entend corriger la fragmentation et le sous-financement chronique des communes, trop nombreuses et trop démunies pour exercer efficacement les trente-deux compétences que leur conférait le code précédent. Le conseil régional devait jouer le rôle d’intermédiaire entre l’État central et les collectivités locales.

Dans les faits, cette réforme n’a jamais produit d’effets. Plus de sept ans après l’adoption du code, aucun conseil régional n’a été installé en Guinée. L’élection des conseillers régionaux prévue pour accompagner cette réforme a été reportée sine die sous le régime d’Alpha Condé. Résultat : les communes ont perdu des compétences sans que l’échelon régional censé les absorber ne soit opérationnel. Ce vide crée une zone grise administrative dans laquelle les maires ne disposent d’une autorité clairement définie sur des pans entiers de la gestion territoriale.

La question de la rémunération s’y ajoute avec une acuité particulière. Le Code de 2017 ne prévoit aucune disposition nouvelle sur le traitement des élus. Si les présidents de conseils régionaux venaient à être enfin installés après le scrutin du 24 mai 2025, ils exerceraient des fonctions à responsabilité élargie – coordonnant plusieurs communes, animant des investissements, représentant leur région auprès de l’État – sans qu’aucun texte ne fixe leur rémunération de manière contraignante. C’est la même logique qui a prévalu pour les maires depuis 1991 : confier des responsabilités sans en donner les moyens.

Un vide indécent, aux conséquences concrètes

Aujourd’hui, aucun texte public accessible ne fixe explicitement le montant des indemnités des maires guinéens. Les indemnités inférieures à un million de francs guinéens — soit moins de 100 euros. Dans certaines communes de type A, les indemnités de session n’atteignent pas le SMIG qui est de 550 000 GNF – soit 55 euros.

Les conséquences sont directement perceptibles dans les communes. Un projet de voirie reste en attente faute de suivi régulier ; un état civil est mal tenu parce que le maire cumule un autre emploi pour survivre ; un marché communal n’est pas réhabilité parce qu’aucune réunion du conseil ne peut se tenir faute de disponibilité de ses membres. Ce ne sont pas des hypothèses : ce sont les réalités documentées de dizaines de communes guinéennes.

Un élu sans indemnité digne est un élu dépendant. Contraint de maintenir une activité professionnelle parallèle pour assurer la subsistance de sa famille, il fragmente son attention, génère des conflits d’intérêts, et s’expose à la tentation de compenser par d’autres moyens. Confier des compétences à des élus sans leur en donner les moyens, ce n’est pas de la décentralisation : c’est une fiction institutionnelle.

Deux exemples d’ailleurs

Au Sénégal, le décret n°2014-1225 fixe les indemnités mensuelles à 900 000 FCFA pour les maires de communes chefs-lieux de région, 500 000 FCFA pour les chefs-lieux de département et 300 000 FCFA pour les autres communes. Même à ce niveau, l’Association des maires du Sénégal dénonce une insuffisance criante : 92 % des maires sénégalais émargent à la catégorie la plus basse, et leurs adjoints ne perçoivent que 50 000 FCFA par mois.

Au Rwanda, « le pays qui inspire nos dirigeants actuels », le maire de district est un fonctionnaire territorial soumis à des contrats de performance annuels évalués par la présidence. Son salaire net atteint 1,6 million de francs rwandais par mois – soit l’équivalent d’environ 1 100 euros – avec des avantages comparables à ceux d’un secrétaire permanent de ministère.

Une fracture institutionnelle intenable

Le contraste avec les institutions nationales est saisissant. Des débats autour d’une rémunération de 25 millions GNF – 2 500 € – mensuels ont agité Conakry pour les députés. Ce déséquilibre n’est pas un détail protocolaire, il révèle la hiérarchie réelle des priorités de l’État.

Il ne s’agit pas ici de distribuer des privilèges. Il s’agit d’une question de cohérence institutionnelle. Un parlementaire siège quelques mois par an dans la capitale. Un maire est présent 365 jours face à ses administrés, à leurs plaintes, à leurs urgences et aux décisions qui engagent le quotidien de milliers de personnes. Traiter ces deux fonctions avec une telle disparité de moyens, c’est décider que la proximité ne vaut rien. La revalorisation du statut des élus locaux n’est pas un cadeau politique à octroyer : c’est une condition de fonctionnement d’une décentralisation sérieuse.

Dans un premier temps, il n’est pas nécessaire d’aligner l’ensemble des conseillers communaux sur les avantages des parlementaires. Mais les membres de l’exécutif communal – maires, adjoints, présidents de délégation spéciale – doivent disposer d’un traitement leur permettant d’exercer leur mandat à plein temps, dans des conditions de dignité et d’indépendance.

Trois principes devraient guider cette réforme. Une indexation partielle des indemnités sur les ressources propres mobilisées par la commune permettrait de lier rémunération et performance fiscale locale. Une publication obligatoire des budgets communaux et des indemnités versées constituerait la contrepartie indispensable à toute revalorisation. Enfin, une différenciation selon la taille et les ressources de la commune éviterait un nivellement par le bas.

Le scrutin du 24 mai installera de nouveaux conseils communaux, de nouveaux députés, des conseillers régionaux et des sénateurs. Lors des cent premiers jours, nous devrions voir paraître un décret fixant les indemnités minimales de l’exécutif communal et du conseil régional. Ce ne serait pas un acte de générosité mais un acte de cohérence pour un État qui affirme vouloir décentraliser son pouvoir.

Sally Bilaly SOW

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