Comme à l’accoutumée, le gouvernement de la transition a procédé à une augmentation du prix du carburant à la pompe à hauteur de 20%. Cette hausse intervient dans un contexte difficile marqué non seulement par la crise sanitaire mais aussi l’inflation ouverte et de ses conséquences macroéconomiques.
Cette décision s’expliquerait en grande partie par les difficultés rencontrées par l’Etat dans le cadre de la collecte des ressources budgétaires en raison de la baisse de l’activité économique mais aussi la faiblesse du niveau d’exécution des dépenses publiques (cf. données financières du Tableau de Bord Mensuel de l’Economie Guinéenne). A noter que l’accroissement des dépenses de l’Etat est fondamental pour la relance de l’économie nationale post Covid-19 à en croire la théorie keynésienne portant sur le multiplicateur des dépenses publiques.
De plus, cette revue à la hausse du prix du carburant que nous avons enregistré ces derniers jours résulte également de la hausse du prix du brut au niveau mondial entre janvier et le 12 juin 2022 où le cours moyen a atteint USD 108,5 contre seulement 70,7 sur l’exercice 2021. A date (dimanche 12 juin 2022), le cours du baril tourne autour de 121,9 dollars. Avant d’aborder les structures du prix du carburant en République de Guinée, nous pensons qu’il serait important de reformer le système des prix domestiques des produits pétroliers de manière à assurer la flexibilité en fonction de la fluctuation du cours du baril au niveau international. Une telle mesure devrait atténuer les risques de résistances sociales car la hausse du prix du carburant est un sujet très sensible en République de Guinée.
L’objectif de cette analyse est d’éclairer la lanterne de l’opinion publique et les autorités politiques sur les véritables enjeux des réformes à entreprendre à notre humble avis, pour minimiser l’impact de cette hausse du prix du carburant à la pompe qui a du mal à passer auprès des ménages guinéens.
L’essentiel des statistiques fournies est le résultat du recoupement de diverses données officielles du Ministère de l’Economie des Finances et du Plan (cf. Instruction n° 13166 MEFP du 01 juin 2022 ainsi que les instructions n° 004 MEF/CAB/SG du 1er avril et 005/MEF/CAB/SG du 03 mai 2022) mais aussi du Ministère de l’Énergie, de l’Hydraulique et des Hydrocarbures à travers ses multiples tableaux élaborés par le Comité Paritaire des Prix des Produits Pétroliers de la Société Nationale des Pétroles (SONAP).
De la particularité des toutes dernières structures du prix du carburant :
L’analyse de la dernière structure du prix du carburant (applicable à la population) à la pompe parut le 1er juin 2022 indique une forte variation du prix d’entrée de l’essence (composante des hydrocarbures très consommée en République de Guinée sur laquelle d’ailleurs, nous allons baser toute notre analyse) de 23,2% passant de GNF 7 715,1 en mai 2022 à GNF 9 505,9 en juin 2022 (soit 79,2% du prix du détail). Cette situation a occasionné, un accroissement systématique de toutes les taxes et marges revenant à l’Etat. C’est dans ce contexte que les droits de porte ont augmenté de 20,1% entre mai et juin 2022 (contre 159,3% par rapport à avril 2022 où ils n’étaient que de GNF 62,1) passant de GNF 134,0 à GNF 161,1 en raison principalement de la hausse de la taxe d’entreposage de 20,7% en se chiffrant à GNF 89,6 contre respectivement GNF 74,3 et GNF 0,6 en mai et avril 2022. De plus, l’Etat qui avait renoncé à sa TVA en mai passé n’a collecté cette fois-ci que GNF 402,9 sur un total de GNF 2 028,9. Cependant, il convient de noter une baisse systématique des droits de douanes entre avril et juin 2022 où elles se chiffrent seulement de GNF 0,46 contre GNF 097 et GNF 0,56 respectivement en avril et mai 2022.
Par ailleurs, l’analyse des structures du prix des miniers, ambassades ainsi que les marchés de l’EDG et de la SEG qui se procuraient le prix du détail à la pompe à un prix faible (par rapport à la population) dans les années antérieures révèlent qu’à date, ces entités achètent le carburant à un prix plus élevé que le réseau c’est-à-dire les ménages. Pour preuve, les miniers se procureront tout au long du mois de juin le gasoil à GNF 17 000, les ambassades à GNF 13 500 pour l’essence GNF 14 300 pour le gasoil et GNF 14 000 pour le pétrole. Dans le même sillage, l’EDG et la SEG achètent le gasoil à date respectivement à GNF 14 400 et GNF 14 600. Cette situation trouve son explication non seulement dans la hausse du prix d’entrée qui est compris entre 10 101,9 et 10 296,0 mais aussi et surtout dans la hausse des droits de portes notamment les droits de douanes et la RTL.
Revenant toujours sur la structure applicable au réseau, les intermédiaires (distributeurs, transporteurs et les détaillants) n’ont pas vu leur marge augmenter au cours de cette revue à la hausse du prix du carburant à la pompe car, ils continuent toujours à percevoir respectivement GNF 555, GNF 550 et GNF 300 et cela depuis 2018 soit un total de GNF 1 405 (11,7% du prix du détail contre 15,6% quand le prix du carburant à la pompe était à GNF 9 000).
Par contre, la part de l’Etat a diminué considérablement cette fois-ci car, après tout, ses taxes et marges qui ne lui rapportent dans l’ensemble que GNF 1 088,1/litre (somme des droits de porte pour GNF 161,1, la redevance d’entretien routier pour GNF 500, la TVA collectée pour GNF 402,9, l’appui à la promotion du gaz butane pour GNF 5 et les fonds de réserves pour GNF 19) soit 9,1% du prix du détail (sauf erreur ou mauvaise interprétation de la structure du prix du carburant à la pompe).
Ceci confirme la position des autorités de la transition qui affirment que, le maintien du prix du carburant à la pompe à GNF 10 000 dans ce contexte où le prix du baril ne fait que monter en raison de la reprise modérée de l’activité économique mondiale, aura un impact considérable sur le budget de l’Etat qui en supportera les coûts, ce qui peut en retour conduire à une réduction des dépenses sociales. Dans le même sillage, Le Ministre Ousmane Gaoual indique que l’Etat aurait perdu plus de GNF 300 milliards soit 35 millions de dollar uniquement pour le compte du mois de mai 2022.
Malgré le fait que l’Etat ait passé de GNF 10 000 à GNF 12 000, il renonce à 1626,0 (équivalent de la TVA en douane en juin 2022) sans quoi, le prix officiel de l’essence allait tourner autour de 13 625 (somme du prix d’entrée qui est de GNF 9 505,9, de la part des intervenants dans le processus pour 1 405 la part de l’Etat pour 1 088,1 et enfin les 1 626 renoncés par l’Etat). Cela prouve à suffisance que le message audio de l’ancien président de la République dans lequel il faisait référence à la cherté de la vie au cours des mois prochains était une annonce importante qu’il fallait prendre avec attention. Et s’il avait raison ? Y aurait-il un complot contre le peuple de Guinée ? Ou bien, cette situation n’est qu’une crise passagère (surtout que les pays membres de l’OPEP vont accroitre bientôt leur offre) ?
Tant de questions qui n’auront malheureusement pas de réponses dans cette tribune car comme le rappelait un autre, le rôle d’un économiste c’est aussi de poser des questions qu’ils jugent pertinentes sans pour autant apporter des solutions qui n’existent que dans l’absolu.
De la hausse systématique du prix du transport :
Etant donné que l’Etat guinéen n’a pas communiqué sur le prix du tronçon, les chauffeurs de taxi notamment ceux de la capitale Conakry sont passés automatiquement à GNF 1 500 à GNF 2 000. Et pourtant, ces mêmes chauffeurs de taxi ont dû longtemps profiter lorsque le prix du tronçon était à moins de GNF 1 500 au moment où le prix du carburant à la pompe valait GNF 9 000 ou encore en raison de l’absence dans la circulation fiduciaire des petites coupures. Toutefois, il convient de souligner que cette situation n’est pas imputable à la BCRG qui a continué à les produire mais, la plupart des agents économiques ont parfois eu du mal à les accepter lors des opérations de retraits dans les guichets des banques primaires. Chacun préférant les grandes coupures en dehors des périodes de fête.
Toujours est-il vrai de souligner que le niveau de vie de la plupart des guinéens ne fait que baisser en raison surtout de la baisse l’activité économique attribuable en partie à la Covid-19 qui a causé à un moment donné un arrêt brusque de certaines activités économiques notamment le transport aérien (donc des agences de voyage aussi), le tourisme, la culture (suspension des concerts dédicaces, voyages etc.). Ces chauffeurs de taxi n’ont pas été à la marge de cette pandémie car, parfois obligés de limiter leur déplacement et/ou de facturer doublement les tronçons pour survivre aux différents barrages et arrêts mis en place par certains policiers qui sont parfois très emmerdant de telle sorte qu’ils les dépouillent de tout leur avoir en fin de journée.
A notre humble avis, cette augmentation quoique pour le moment mal justifiée par les autorités politiques durant cette période de pandémie (présence récente des virus Lassa, Marbourg et Covid-19) nécessite forcément l’augmentation du prix du transport dans la capitale Conakry (quoi que non souhaitable) car, d’après nos calculs, le tronçon passe de GNF 1 500 à GNF 1 906.
Cette même tendance est applicable à l’intérieur du pays. Il faut toutefois rappeler qu’à date, le CNRD est sur le point de réhabiliter les routes dans les zones urbaine et rurale, chose qui est salutaire car, il y a plus de 2 ans, Conakry était quasiment coupé de l’intérieur du pays durant l’hivernage de telle sorte que les quelques chauffeurs de camions, bus, taxi et minibus qui se hasardent à emprunter les routes font parfois plusieurs jours avant d’arriver à destination.
Des pistes de solutions non exhaustives :
Nous ne saurons terminer cette petite analyse sans pour autant apporter quelques pistes de solutions comme tout guinéen soucieux du devenir de son pays.
Les autorités politiques devraient assurer le développement du secteur du transport indispensable pour l’accroissement de recettes du pays. Si aujourd’hui ce secteur semble être délaissé par le secteur privé tout comme l’Etat, c’est parce qu’en dépit des efforts fournis par ce dernier, les populations n’accordent point d’importance à ces biens qu’ils considèrent propre à l’Etat et qu’ils détruisent à la moindre manifestation. De plus, aucune gestion sérieuse n’a été faite des différents bus qui nous ont été offerts de par le passé. Tout est laissé dans un laxisme total pour preuve, aucune sanction n’a été prononcé à l’encontre des différents cadres qui ont assuré le suivi de ces matériels roulants.
Le ministère devrait à son tour mettre en place d’autres moyens de déplacement à l’image de ceux existants dans certains pays voisins avec des pass forfaitaires de transport journaliers, hebdomadaires et mensuels. Cette mesure devrait permettre de pallier à cette insuffisance d’offre par rapport à une demande largement insatisfaite.
L’Etat devait revenir sur les mesures appliquées au début de l’année 2000 qui consistaient à faire une réduction du tarif pour les élèves contre le maintien d’un même niveau de transport pour les adultes etc.
Les autorités guinéennes ont engagé depuis début 2026 une restructuration courageuse de l’appareil gouvernemental. Réduction du nombre de ministères, regroupement des départements par cohérence sectorielle, création de l’Agence Guinéenne de Développement : les signaux sont forts. Mais il reste un chantier majeur, encore intact : celui du financement du secteur privé.
Des réformes qui vont dans le bon sens
Il faut le reconnaître : la nouvelle architecture gouvernementale traduit une vision. Regrouper les départements de l’éducation sous un seul ministère, fédérer les agences de l’emploi et de l’entrepreneuriat au sein d’un même ensemble, c’est poser les bases d’une action publique cohérente. Fini les doublons, fini les structures qui se marchent sur les pieds.
La création de l’Agence Guinéenne de Développement (AGD) est particulièrement révélatrice de cette ambition. Inspirée du modèle rwandais, l’AGD rassemble des établissements publics longtemps dispersés dans une chaîne de valeur unique.
C’est une volonté politique forte. Elle mérite d’être saluée et soutenue. Mais il faut aller plus loin.
Un écosystème où le financement reste le verrou principal
En Guinée, l’accès au financement n’est pas un obstacle parmi d’autres. C’est le verrou. Le secteur bancaire classique reste largement fermé aux PME et aux jeunes entrepreneurs. Les exigences de garantie sont disproportionnées. Les taux d’intérêt sont très élevés.
La microfinance, bien que plus proche du terrain, ne répond pas aux besoins de financement de croissance.
Dans ce contexte, les fonds publics sont souvent le seul levier réaliste pour les entrepreneurs.
Plusieurs fonds, aucune coordination
Aujourd’hui, l’État guinéen dispose de plusieurs mécanismes publics : FONIJ, FODA, FODIP, ainsi que les programmes de partenaires comme le PNUD, Enabel ou la Banque Mondiale.
Chaque fonds a ses propres critères, procédures et outils. Aucune base de données commune. Aucune vision globale.
Le coût de la dispersion : iniquité, opacité, déperdition
La dispersion des financements crée de l’injustice. Certains bénéficient de plusieurs financements, tandis que d’autres n’en obtiennent aucun.
Elle alimente également la méfiance envers les institutions et encourage une logique de « chasse aux subventions ».
L’entrepreneur guinéen mérite un interlocuteur unique
Aujourd’hui, un entrepreneur doit naviguer entre plusieurs dispositifs, comprendre leurs différences et déposer plusieurs dossiers.
Ce système pénalise surtout les entrepreneurs ruraux et les moins informés.
La proposition : un guichet unique national de financement
La solution est de coordonner les fonds à travers un guichet unique national.
L’entrepreneur est orienté vers le bon dispositif selon son profil, avec la possibilité de combiner plusieurs financements pour un même projet.
Une base de données nationale garantit la transparence et l’équité.
Ce que l’État y gagne
Un guichet unique permet un meilleur pilotage des investissements, une meilleure transparence et une crédibilité accrue auprès des partenaires internationaux.
Appel aux autorités : finir ce qui a été commencé
La Guinée a déjà montré sa capacité à réformer. Il est temps d’appliquer cette logique au financement du secteur privé.
C’est une question d’efficacité, d’équité et de crédibilité.
À la veille du double scrutin communal et législatif, le statut des élus communaux appelle à une réforme urgente que les pouvoirs successifs ont évitée depuis 1991.
Un membre d’un exécutif communal échu en 2024 et un membre de la Délégation Spéciale en fin d’exercice se sont vu refuser un visa parce qu’ils détenaient un passeport ordinaire. Des membres du Conseil National de la Transition (CNT) bénéficient, eux, de passeports diplomatiques. Ce paradoxe illustre, mieux que n’importe quel texte de loi, la fracture que la Guinée entretient depuis plus de trente ans entre ses élus nationaux et ses élus locaux.
À moins de deux mois des scrutins municipal et législatif du 24 mai 2025, la question du statut et de la rémunération des maires, conseillers communaux et potentiellement des conseillers régionaux ne peut plus être éludée.
Une décentralisation fondée sur des textes et non sur des moyens
L’acte fondateur remonte au 22 décembre 1985, lorsque le feu général Lansana Conté s’engageait à jeter les bases de la décentralisation. La Constitution du 23 décembre 1990 consacrait l’existence des collectivités locales et posait les contours de l’administration territoriale. Mais ses articles 89 et 90, qui délimitaient la frontière entre gestion décentralisée et gestion déconcentrée, ne précisaient pas le statut des maires ni des conseillers.
Les premières élections communales de 1991 donnaient corps à cette ambition. Une série de textes structurants suivit : délimitation des communes (1989), organisation des CRD (1990), création des 33 communes de l’intérieur (1991). En janvier 2003, Lansana Conté recommandait d’approfondir la démarche en dotant les collectivités de moyens supplémentaires. Sur le papier, l’édifice paraissait solide. Dans les faits, le pouvoir de substitution et d’annulation conféré à l’autorité de tutelle n’a jamais cessé de brider la libre administration locale.
Le Code des collectivités de 2006 : des garanties formelles, un vide financier
Le Code des collectivités locales de 2006 représente une avancée réelle. Il confère aux communes trente-deux compétences et renforce les mécanismes de participation citoyenne. Sur le statut des élus, les articles 46 à 56 établissent des protections formelles : protection contre le licenciement pour les conseillers salariés, possibilité de détachement pour les fonctionnaires, remboursement de frais sur justificatifs.
Mais la rémunération est traitée avec une ambiguïté révélatrice. L’article 53 de code dispose que « les fonctions de conseiller sont gratuites », renvoyant à un décret le soin de fixer les indemnités maximales. Ce décret a-t-il été pris ? Les articles 54 et 55 subordonnent le versement des indemnités à l’accomplissement effectif du mandat – condition juste en théorie, inapplicable lorsque les montants en jeu n’atteignent pas le seuil du salaire minimum.
La révision du code n’est intervenue qu’à la veille des élections de 2018. Cette version révisée ramenait les domaines de compétences de trente-deux à quatorze, amorçant une recentralisation du pouvoir, tout en attribuant davantage d’attributions aux conseils régionaux.
Le Code de 2017 et le conseil régional : une institution fantôme
Le Code des collectivités locales de 2017 constitue un tournant ambigu dans l’histoire de la décentralisation guinéenne. D’un côté, il réduit de trente-deux à quatorze les domaines de compétences transférés aux communes, signant un net recul de l’autonomie communale acquise depuis 1991. De l’autre, il consacre formellement le conseil régional comme nouvel échelon de gouvernance territoriale, doté d’attributions propres en matière de planification du développement, de coordination des investissements et de gestion des ressources naturelles à l’échelle régionale.
Sur le papier, cette architecture est cohérente : en concentrant certaines compétences au niveau régional, le législateur entend corriger la fragmentation et le sous-financement chronique des communes, trop nombreuses et trop démunies pour exercer efficacement les trente-deux compétences que leur conférait le code précédent. Le conseil régional devait jouer le rôle d’intermédiaire entre l’État central et les collectivités locales.
Dans les faits, cette réforme n’a jamais produit d’effets. Plus de sept ans après l’adoption du code, aucun conseil régional n’a été installé en Guinée. L’élection des conseillers régionaux prévue pour accompagner cette réforme a été reportée sine die sous le régime d’Alpha Condé. Résultat : les communes ont perdu des compétences sans que l’échelon régional censé les absorber ne soit opérationnel. Ce vide crée une zone grise administrative dans laquelle les maires ne disposent d’une autorité clairement définie sur des pans entiers de la gestion territoriale.
La question de la rémunération s’y ajoute avec une acuité particulière. Le Code de 2017 ne prévoit aucune disposition nouvelle sur le traitement des élus. Si les présidents de conseils régionaux venaient à être enfin installés après le scrutin du 24 mai 2025, ils exerceraient des fonctions à responsabilité élargie – coordonnant plusieurs communes, animant des investissements, représentant leur région auprès de l’État – sans qu’aucun texte ne fixe leur rémunération de manière contraignante. C’est la même logique qui a prévalu pour les maires depuis 1991 : confier des responsabilités sans en donner les moyens.
Un vide indécent, aux conséquences concrètes
Aujourd’hui, aucun texte public accessible ne fixe explicitement le montant des indemnités des maires guinéens. Les indemnités inférieures à un million de francs guinéens — soit moins de 100 euros. Dans certaines communes de type A, les indemnités de session n’atteignent pas le SMIG qui est de 550 000 GNF – soit 55 euros.
Les conséquences sont directement perceptibles dans les communes. Un projet de voirie reste en attente faute de suivi régulier ; un état civil est mal tenu parce que le maire cumule un autre emploi pour survivre ; un marché communal n’est pas réhabilité parce qu’aucune réunion du conseil ne peut se tenir faute de disponibilité de ses membres. Ce ne sont pas des hypothèses : ce sont les réalités documentées de dizaines de communes guinéennes.
Un élu sans indemnité digne est un élu dépendant. Contraint de maintenir une activité professionnelle parallèle pour assurer la subsistance de sa famille, il fragmente son attention, génère des conflits d’intérêts, et s’expose à la tentation de compenser par d’autres moyens. Confier des compétences à des élus sans leur en donner les moyens, ce n’est pas de la décentralisation : c’est une fiction institutionnelle.
Deux exemples d’ailleurs
Au Sénégal, le décret n°2014-1225 fixe les indemnités mensuelles à 900 000 FCFA pour les maires de communes chefs-lieux de région, 500 000 FCFA pour les chefs-lieux de département et 300 000 FCFA pour les autres communes. Même à ce niveau, l’Association des maires du Sénégal dénonce une insuffisance criante : 92 % des maires sénégalais émargent à la catégorie la plus basse, et leurs adjoints ne perçoivent que 50 000 FCFA par mois.
Au Rwanda, « le pays qui inspire nos dirigeants actuels », le maire de district est un fonctionnaire territorial soumis à des contrats de performance annuels évalués par la présidence. Son salaire net atteint 1,6 million de francs rwandais par mois – soit l’équivalent d’environ 1 100 euros – avec des avantages comparables à ceux d’un secrétaire permanent de ministère.
Une fracture institutionnelle intenable
Le contraste avec les institutions nationales est saisissant. Des débats autour d’une rémunération de 25 millions GNF – 2 500 € – mensuels ont agité Conakry pour les députés. Ce déséquilibre n’est pas un détail protocolaire, il révèle la hiérarchie réelle des priorités de l’État.
Il ne s’agit pas ici de distribuer des privilèges. Il s’agit d’une question de cohérence institutionnelle. Un parlementaire siège quelques mois par an dans la capitale. Un maire est présent 365 jours face à ses administrés, à leurs plaintes, à leurs urgences et aux décisions qui engagent le quotidien de milliers de personnes. Traiter ces deux fonctions avec une telle disparité de moyens, c’est décider que la proximité ne vaut rien. La revalorisation du statut des élus locaux n’est pas un cadeau politique à octroyer : c’est une condition de fonctionnement d’une décentralisation sérieuse.
Dans un premier temps, il n’est pas nécessaire d’aligner l’ensemble des conseillers communaux sur les avantages des parlementaires. Mais les membres de l’exécutif communal – maires, adjoints, présidents de délégation spéciale – doivent disposer d’un traitement leur permettant d’exercer leur mandat à plein temps, dans des conditions de dignité et d’indépendance.
Trois principes devraient guider cette réforme. Une indexation partielle des indemnités sur les ressources propres mobilisées par la commune permettrait de lier rémunération et performance fiscale locale. Une publication obligatoire des budgets communaux et des indemnités versées constituerait la contrepartie indispensable à toute revalorisation. Enfin, une différenciation selon la taille et les ressources de la commune éviterait un nivellement par le bas.
Le scrutin du 24 mai installera de nouveaux conseils communaux, de nouveaux députés, des conseillers régionaux et des sénateurs. Lors des cent premiers jours, nous devrions voir paraître un décret fixant les indemnités minimales de l’exécutif communal et du conseil régional. Ce ne serait pas un acte de générosité mais un acte de cohérence pour un État qui affirme vouloir décentraliser son pouvoir.
Par Cellou Mandela Diallo — Philosophe politique, responsable de la cellule de communication de la Coalition des Étudiants Leaders de Guinée. Étudiant en dernière année de master à l’Université Paris-Sorbonne.
En remettant en cause le multilatéralisme, l’administration de Donald Trump accélère l’effritement d’un ordre international déjà fragilisé. Dans un monde où la force prime de plus en plus sur le droit, l’Afrique risque une nouvelle marginalisation si elle ne repense pas d’urgence sa stratégie collective.
Un ordre international en crise ouverte
Le monde traverse une phase de déséquilibre profond. Le droit international, longtemps présenté comme le rempart ultime contre la loi du plus fort, ne subsiste plus aujourd’hui que comme une façade institutionnelle. Derrière les discours, les règles communes ne contraignent plus les puissants. Elles s’appliquent aux faibles, et se suspendent dès qu’elles deviennent contraignantes pour les forts.
Cette crise n’est pas soudaine. Elle est le produit d’un long processus de délitement, rendu brutalement visible par l’arrivée de Donald Trump au pouvoir. Le trumpisme n’a pas inventé la primauté de la force : il l’a assumée sans détour. Alliances conditionnelles, institutions multilatérales méprisées, droit international perçu comme un frein aux intérêts nationaux : le monde est désormais pensé comme un marché et les États comme des concurrents.
La fin de la « fiction utile »
L’ordre international né de la Seconde Guerre mondiale reposait sur une fiction utile : celle d’un monde gouverné par des règles communes. Cette fiction permettait une certaine stabilité, tant que les grandes puissances acceptaient de jouer le jeu. Aujourd’hui, elles s’en affranchissent ouvertement. Non parce que les règles seraient dépassées, mais parce qu’elles ne servent plus leurs intérêts.
Jean-Jacques Rousseau écrivait que la société la plus corrompue n’est pas celle qui a de mauvaises lois, mais celle qui viole celles qu’elle proclame. L’ordre international contemporain incarne cette corruption : ses propres architectes en sont devenus les premiers fossoyeurs.
Un droit international inégalitaire
Il faut le reconnaître sans détour : le droit international moderne est une construction historique façonnée pour prolonger une domination occidentale. Son architecture, notamment le Conseil de sécurité des Nations unies, a figé un monde hiérarchisé. L’intégration de la Chine, alors pauvre et marginalisée, visait à donner une illusion d’universalité. Ce choix, combiné au droit de veto, a permis à Pékin de se développer à l’abri des sanctions et des interventions directes.
Aujourd’hui, cette réussite est jugée insupportable à Washington. Incapables de freiner la Chine par les mécanismes juridiques qu’ils ont eux-mêmes conçus, les États-Unis privilégient désormais la coercition : sanctions, guerres commerciales, pressions diplomatiques, contrôle des flux stratégiques. Le réchauffement climatique, en ouvrant de nouvelles routes maritimes autour du Groenland, accentue encore cette logique de prédation géostratégique.
La « sécurité nationale » comme justification universelle
Les anciens prétextes ont disparu. On ne parle plus d’armes de destruction massive ni d’exportation de la démocratie, mais de « sécurité nationale », un concept extensible qui justifie toutes les entorses au droit. Le rapport de force est désormais assumé.
L’Europe, longtemps persuadée d’être une alliée stratégique, découvre sa dépendance. Ce que Trump révèle avec brutalité n’est pas une nouveauté dans la conscience des présidents américains, mais une vérité ancienne : dans la hiérarchie mondiale, l’Europe n’est qu’un espace d’influence et un marché, non un acteur souverain. Pour les Américains, l’Europe est un protectorat. Ironie du sort, c’est exactement de la même manière que l’Europe voit l’Afrique.
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