Un ordre international en crise ouverte
Le monde traverse une phase de déséquilibre profond. Le droit international, longtemps présenté comme le rempart ultime contre la loi du plus fort,
ne subsiste plus aujourd’hui que comme une façade institutionnelle. Derrière les discours, les règles communes ne contraignent plus les puissants.
Elles s’appliquent aux faibles, et se suspendent dès qu’elles deviennent contraignantes pour les forts.
Cette crise n’est pas soudaine. Elle est le produit d’un long processus de délitement, rendu brutalement visible par l’arrivée de Donald Trump au pouvoir.
Le trumpisme n’a pas inventé la primauté de la force : il l’a assumée sans détour. Alliances conditionnelles, institutions multilatérales méprisées,
droit international perçu comme un frein aux intérêts nationaux : le monde est désormais pensé comme un marché et les États comme des concurrents.
La fin de la « fiction utile »
L’ordre international né de la Seconde Guerre mondiale reposait sur une fiction utile : celle d’un monde gouverné par des règles communes.
Cette fiction permettait une certaine stabilité, tant que les grandes puissances acceptaient de jouer le jeu. Aujourd’hui, elles s’en affranchissent
ouvertement. Non parce que les règles seraient dépassées, mais parce qu’elles ne servent plus leurs intérêts.
Jean-Jacques Rousseau écrivait que la société la plus corrompue n’est pas celle qui a de mauvaises lois, mais celle qui viole celles qu’elle proclame.
L’ordre international contemporain incarne cette corruption : ses propres architectes en sont devenus les premiers fossoyeurs.
Un droit international inégalitaire
Il faut le reconnaître sans détour : le droit international moderne est une construction historique façonnée pour prolonger une domination occidentale.
Son architecture, notamment le Conseil de sécurité des Nations unies, a figé un monde hiérarchisé. L’intégration de la Chine, alors pauvre et marginalisée,
visait à donner une illusion d’universalité. Ce choix, combiné au droit de veto, a permis à Pékin de se développer à l’abri des sanctions et des interventions directes.
Aujourd’hui, cette réussite est jugée insupportable à Washington. Incapables de freiner la Chine par les mécanismes juridiques qu’ils ont eux-mêmes conçus,
les États-Unis privilégient désormais la coercition : sanctions, guerres commerciales, pressions diplomatiques, contrôle des flux stratégiques.
Le réchauffement climatique, en ouvrant de nouvelles routes maritimes autour du Groenland, accentue encore cette logique de prédation géostratégique.
La « sécurité nationale » comme justification universelle
Les anciens prétextes ont disparu. On ne parle plus d’armes de destruction massive ni d’exportation de la démocratie, mais de « sécurité nationale »,
un concept extensible qui justifie toutes les entorses au droit. Le rapport de force est désormais assumé.
L’Europe, longtemps persuadée d’être une alliée stratégique, découvre sa dépendance. Ce que Trump révèle avec brutalité n’est pas une nouveauté
dans la conscience des présidents américains, mais une vérité ancienne : dans la hiérarchie mondiale, l’Europe n’est qu’un espace d’influence et un marché,
non un acteur souverain. Pour les Américains, l’Europe est un protectorat. Ironie du sort, c’est exactement de la même manière que l’Europe voit l’Afrique.