« Au moins, cette administration a pavé quelque chose. »
Face au spectacle qui se répète chaque année autour de la Tabaski en Guinée, aux embouteillages mortels, aux accusations mutuelles entre citoyens et dirigeants, et aux applaudissements réflexes pour des routes
à moitié faites… voici mon humble analyse en tant que citoyen concerné, et mes recommandations concrètes.
Reconnaissons d’abord ce qui avance. Les images de l’autoroute en construction vers Kankan, notamment le portail d’entrée en cours d’aménagement, reflètent un standard nettement supérieur à ce que nous avons
l’habitude de voir. Le tronçon Dixinn-Point 8 Novembre, bien que court, présente des bases solides. Et le chemin de fer de Simandou, construit avec précision parce que l’argent et l’efficacité l’exigent, est un
ouvrage de classe mondiale.
La question s’impose alors naturellement : si nous sommes capables de construire à ce niveau d’excellence pour extraire nos ressources, pourquoi ne pas exiger exactement le même standard pour les routes qui transportent nos citoyens ?
Et là, il y a un problème sérieux.
LES PROBLÈMES
L’année dernière, j’ai fait le trajet de Conakry à Brouwal Tappé (Pita), mon village natal, mon premier retour depuis l’enfance. Ce voyage m’a pris vingt-quatre heures. Non pas à cause de la distance, mais à
cause d’une route qui n’a jamais été construite pour le pays qu’elle est censée relier.
Cette année encore, des milliers de Guinéens ont été bloqués plus de vingt-quatre heures sur nos routes nationales pendant la Tabaski. Des accidents. Des morts. Une fête célébrée au nom d’Allah s’est transformée
en tragédie.
Ce n’est pas une fatalité. C’est le résultat de trois problèmes profonds :
1. Nous pensons à court terme depuis l’indépendance
On réaménage l’aéroport au lieu d’en bâtir un plus grand. On supprime un goulot d’étranglement à Bambato pour en créer un nouveau à Cosa. On pave des routes sans drainage. On repeint les marquages routiers avant les grandes cérémonies.
Faire juste assez pour faire taire les critiques n’est pas une politique de développement.
2. La critique constructive est traitée comme une trahison
Quand quelqu’un ose signaler ce qui ne va pas, il est aussitôt qualifié d’ingrat ou accusé d’avoir un agenda politique.
Cette culture défensive protège les mauvaises décisions de toute responsabilité et nous prive du débat dont nous avons besoin pour avancer.
3. Nous investissons dans l’apparence privée tout en acceptant la dégradation publique
On voit partout à Conakry des maisons luxueuses avec des façades soignées, et juste devant, une route défoncée et boueuse.
Le propriétaire sort de chez lui dans une belle voiture, passe son portail impeccable, et tombe immédiatement sur un bourbier qu’il a appris à ignorer.
Cette contradiction entre le soin que l’on apporte à sa devanture et l’indifférence envers l’espace commun reflète exactement la mentalité de nos gouvernements depuis des décennies : soigner la vitrine, négliger le fond.
MES RECOMMANDATIONS
1. Lier les grands contrats aux ressources naturelles, sur le modèle du Rwanda
La Guinée détient Simandou, l’un des plus grands gisements de minerai de fer au monde.
C’est un levier que nous n’utilisons pas assez. Le Rwanda a exigé de ses partenaires économiques que chaque grand projet s’accompagne d’investissements infrastructurels vérifiables.
Ses routes figurent aujourd’hui parmi les mieux entretenues d’Afrique.
Toute entreprise qui exploite nos ressources doit construire des infrastructures de qualité en contrepartie :
routes à plusieurs voies, drainage intégré, normes vérifiables, avant que la phase suivante de son contrat soit approuvée.
2. Imposer des garanties contractuelles strictes, sur le modèle du Sénégal
L’autoroute Dakar-Diamniadio est l’une des plus fiables d’Afrique de l’Ouest parce que le Sénégal a exigé des clauses de garantie sur cinq ans.
Toute défaillance obligeait l’entreprise à réparer à ses propres frais dans un délai fixe.
Pas de négociation. Pas de délai.
Les entreprises qui construisent en Guinée ont des intérêts permanents ici. Tenons-les responsables.
3. Planifier pour demain, pas pour l’inauguration, sur le modèle de la Côte d’Ivoire
Abidjan a construit ses échangeurs et ses ponts pour la population de demain, pas celle d’aujourd’hui.
Si nous déplaçons les institutions gouvernementales vers Koloma sans anticiper les flux de trafic, nous
créons délibérément la crise de demain.
Il faut construire aujourd’hui pour dans vingt ans, pas pour la prochaine cérémonie d’inauguration.
La Guinée a les ressources et les projets.
Ce qu’il faut maintenant, c’est la volonté collective d’exiger mieux, de nos dirigeants et de nous-mêmes.
La critique constructive n’est pas de la trahison.
C’est le plus noble des patriotismes.
Tenons-nous debout.
Tenons nos dirigeants debout.
Et construisons, enfin, à la hauteur de ce que ce pays mérite.
#Allah_Wallou_EN
#Allah_Kha_Wonmali
#Allah_Gne_An_Madem
#Alla_Ekpoma_Teh_Goupoh
Gassim Bah
Expert en Économie et Finance
Actuel Conseiller en finances publiques et développement des marchés de capitaux à Washington DC.